Trotskisme ou marxisme-léninisme

Sommaire :

Introduction ; Le "testament" de Lénine ; Trotski : petit bréviaire et prophéties

Un cours de trois jours à l'Université marxiste d'été : Le trotskisme, une doctrine anti-marxiste ?

Le trotskisme au service de la CIA contre les pays socialistes

La restauration du capitalisme est impossible ! ; Seuls des sots manifestes... ; 1989 : La restauration impossible à moyen terme ; D'un côté la bureaucratie, de l'autre les masses ; La glasnost, c'est du trotskisme.... ; Le soutien de Mandel à Eltsine ; Un grand soupir de soulagement ; La Révolution politique antibureaucratique trotskiste ; Des provocations au profit des nazis ; Mandel soutient les nazis ukrainiens ; Avec la contre-révolution à Berlin et à Budapest ; Avec Solidarnosc, le pouvoir ouvrier ; Avec la CIA, en Tchécoslovaquie ; La révolution prolétarienne en RDA ! ; Glasnost et multipartisme contre les staliniens ; Vive la Glasnost ! ; A bas le parti unique ! ; Ne pas réprimer la contre-révolution ! ; Les staliniens de Pyongyang à La Havana

Staline - Les questions du léninisme

Tome I : La théorie de la révolution permanente ; Tome II : Le bilan de la discussion

Staline - Oeuvres, Tome V

Sur la militarisation des syndicats ; Sur la lettre de Trotski

Introduction

Ex-trotskiste [et bien content d'avoir rectifié cette terrible "erreur de jeunesse"], j'estime être particulièrement en droit de critiquer le trotskisme, d'où cette page, contribution à cette entreprise.

Ce qui distingue en général le "trotskiste" [l'intellectuel petit-bourgeois] du "stalinien" [du marxiste-léniniste], c'est la [mé-]connaissance des arguments de l'adversaire aussi bien que des faits historiques élémentaires.

Le trotskiste voue une haine farouche au stalinien, mais ne le connaît que par ce qu'il en a entendu ouï dire par les trotskistes [ou ce qu'il en a appris via l'historiographie bourgeoise]. A l'inverse, le stalinien connaît bien l'argumentaire du trotskiste, non par ce qu'il en a entendu dire par d'autres staliniens, mais par ce qu'il en a lu... des trotskistes.

Le trotskiste, en diabolisant Staline, s'est permis de s'abstenir de prendre en compte les arguments de ses partisans, bref, s'est abstenu de confronter les sources !

Cela ne me semble pas être une attitude très critique, et encore moins marxiste... Car la moindre des choses, avant de s'autoriser à critiquer la partie adverse, c'est de prendre connaissance de ses arguments !

L'exigence première de tout marxiste n'est pas de ne jamais se tromper, mais de savoir prendre conscience de ses erreurs afin d'être capable de les corriger. Est marxiste celui qui sait faire preuve d'esprit [d'auto-]critique, celui qui est capable de remettre en cause des postulats erronés, aussi ancrés soient-ils, fût-ce déstabilisant au plus haut point.

Tout soi-disant communiste incapable d'entreprendre cette démarche dialectique [de confrontation des idées et de cheminement intérieur], ne peut sérieusement se revendiquer communiste !

N'ayant jamais eu d'actions chez Trotski et Cie, - car uniquement soucieux de comprendre la marche de l'histoire et les causes de la "crise d'identité" que traverse le communisme contemporain - , j'ai confronté les sources puis révisé entièrement mon jugement sur des clichés tel "Staline le dictateur" et "Trotski le révolutionnaire" ; clichés dont l'apparente cohérence vole en éclats sous les coups de l'argumentaire des marxistes-léninistes.

Outre cette page voici quelques dossiers complémentaires :

- Les mensonges sur l'URSS du temps de Staline.

- Avoir un autre regard sur Staline pour mieux comprendre le monde d'aujourd'hui.

- Marxisme-léninisme : La dictature du prolétariat ; Théorie et conception matérialiste ; Histoire du PC (b) de l'URSS.

- La contribution soviétique à la victoire contre le nazisme.

- Michael Parenti - Débat sur le communisme.

Quelques lectures complémentaires : voir la page des livres conseillés.

Quelques prolongements sur le web : voir la page des liens internet

Le "testament" de Lénine

[Un autre regard sur Staline - Pages 32 à 39]

 

Si Trotski avait connu sa brève heure de gloire en 1919, au cours de la guerre civile, il est incontestable qu'en 1921-1923 Staline était la deuxième personnalité du Parti, après Lénine.

 

Depuis le Huitième Congrès en 1919, Staline était membre du bureau politique, à côté de Lénine, Kaménev, Trotski et Krestinsky. Cette composition resta inchangée jusqu'en 1921. Staline fut également membre du bureau d'organisation, composé lui aussi de cinq membres du Comité central. (1) Lorsqu'au Onzième Congrès, en 1922, Préobrajenski critiqua le fait que Staline dirigeât le Commissariat aux nationalités ainsi que l'Inspection ouvrière et paysanne (chargée de contrôler tout l'appareil d'Etat), Lénine lui répondit :

 

« Il nous faut un homme que n'importe quel représentant des nationalités puisse aller trouver pour lui raconter en détail ce qui se passe. Préobrazenski ne pourrait pas proposer une autre candidature que celle de Staline. Il en va de même pour l'Inspection ouvrière et paysanne. C'est un travail gigantesque. Il faut qu'il y ait à la tête un homme qui a de l'autorité, sinon nous allons nous embourber. » (2)

 

Le 23 avril 1922, sur proposition de Lénine, Staline fut aussi nommé à la tête du secrétariat comme secrétaire général. (3) Staline fut la seule personne à faire partie du Comité central, du bureau politique, du bureau organisationnel et du secrétariat du Parti bolchevik.

 

Lénine avait subi une première attaque de paralysie en mai 1922. Le 16 décembre 1922, il eut une nouvelle attaque grave. Les médecins savaient qu'il ne s'en remettrait plus. Le 24 décembre, les médecins dirent à Staline, Kaménev et Boukharine, les représentants du bureau politique, que toute controverse politique pouvait provoquer une nouvelle attaque, fatale cette fois. Ils décidèrent que Lénine « a le droit de dicter chaque jour pendant cinq à dix minutes. Il ne peut pas recevoir de visiteurs politiques. Ses amis et ceux qui l'entourent ne peuvent pas l'informer des affaires politiques ». (4) Le bureau politique avait chargé Staline des relations avec Lénine et avec les médecins. C'était une tâche ingrate puisque Lénine ne pouvait pas ne pas se sentir frustré au plus haut point en raison de sa paralysie et de son éloignement des affaires politiques. Son irritation devait nécessairement se tourner contre l'homme chargé de la liaison avec lui. Ian Grey écrit :

 

« Le journal que les secrétaires de Lénine ont tenu du 21 novembre 1922 au 6 mars 1923 contient jour après jour les détails de son travail, de ses visites, de sa santé et, après le 13 décembre, il contient ses moindres actions. Lénine, la jambe et le bras droits paralysés, devait alors rester au lit, coupé des affaires gouvernementales et, en fait, du monde extérieur. Les médecins interdisaient qu'on le dérange. Incapable de renoncer aux habitudes du pouvoir, Lénine se battait pour obtenir les dossiers qu'il vou­lait. Il s'appuyait sur sa femme, Kroupskaïa, sa soeur, Maria Ilyichna et trois ou quatre secrétaires. » (5)

 

Habitué à diriger tous les aspects essentiels de la vie du Parti et de l'Etat, Lénine tenta désespérément d'intervenir dans les débats dont, physiquement, il ne pouvait plus maîtriser tous les éléments. Les médecins lui interdirent tout travail politique, ce qui l'agaçait fortement. Sentant sa fin proche, Lénine chercha à régler des questions qu'il jugeait essentielles mais qu'il ne maîtrisait plus. Le bureau politique lui interdisait tout travail politique stressant, mais sa femme s'efforçait de lui procurer les documents qu'il demandait. Tout médecin ayant connu de telles situations dira que des conflits psychologiques et personnels pénibles étaient inévitables. Vers la fin de décembre 1922, Kroupskaïa avait écrit une lettre que Lénine lui avait dictée. Staline l'en réprimanda par téléphone. Elle se plaignit auprès de Lénine et de Kaménev. « Je sais mieux que les médecins ce qu'on peut dire et ne pas dire à Ilyich, parce que je sais ce qui le dérange et ce qui ne le dérange pas et de toute façon, je sais cela mieux que Staline. » (6) A propos de cette période, Trotski écrit :

 

« Au milieu de décembre 1922, la santé de Lénine empira de nouveau. Staline agit immédiatement pour tirer profit de la situation en cachant à Lénine une grande partie des informations centralisées au secrétariat du Parti. Il s'efforçait de l'isoler. Kroupskaïa faisait tout ce qu'elle pouvait pour défendre le malade contre ces manoeuvres hostiles. » (7)

 

Ce sont des paroles inqualifiables, dignes d'un intrigant. Les médecins avaient défendu que Lénine reçoive des rapports, et voilà que Trotski accuse Staline de procéder à des « manoeuvres hostiles » contre Lénine et de lui « cacher des informations » ! C'est dans ces circonstances que, du 23 au 25 décembre 1922, a été dicté ce que les ennemis du communisme appellent « le testament de Lénine ». Ces notes sont suivies d'un post-scriptum daté du 5 janvier 1923. Les auteurs bourgeois font grand cas de ce prétendu « testament » de Lénine dont le but aurait été d'éliminer Staline en faveur de Trotski. Henri Bernard, professeur émérite de l'Ecole royale militaire, écrit :

 

« Trotski devait normalement succéder à Lénine. Lénine pensait à lui comme successeur. Il trouvait Staline trop brutal. » (8)

 

Le trotskiste américain Max Eastman publia en 1925 le « testament » accompagné de propos élogieux à l'adresse de Trotski. A cette époque, Trotski se vit obligé de publier une mise au point dans la revue Bolchevik où il dit :

 

« Eastman affirme que le Comité central a caché le prétendu 'Testament' au Parti ; on ne peut appeler cela autrement qu'une calomnie contre le Comité central de notre Parti.(...) Vladimir Ilyitch n'a laissé aucun 'testament' et le caractère même de ses rapports avec le Parti, ainsi que le ca­ractère du Parti lui-même exclut toute idée de 'testament'. Généralement, la presse des émigrés et la presse étrangère bourgeoise et menchevique désignent sous ce nom, en la déformant au point de la rendre méconnaissable, une des lettres de Vladimir Ilyitch qui contient des conseils d'ordre organisationnel. Le XIIIe Congrès du Parti l'a traitée avec la plus grande attention. Tout le bavardage selon lequel on a caché ou rejeté un 'Testament' sont des inventions malveillantes. » (9)

 

Quelques années plus tard, ce même Trotski, dans son autobiographie, poussera des cris d'indignation à propos du « Testament de Lénine que l'on cache au Parti » ! (10)

 

Venons-en à ces fameuses notes que Lénine dicta entre le 23 décembre 1922 et le 5 janvier 1923. Lénine propose d'élargir le Comité central « à une centaine de membres  » :

 

« Ce serait nécessaire pour accroître l'autorité du Comité central et pour améliorer sérieusement notre appareil, ainsi que pour empêcher que les conflits de certains petits groupes du Comité central puissent prendre une trop grande importance. Notre Parti peut bien demander pour le Comité central 50 à 100 membres à la classe ouvrière. »

 

Il s'agit de « mesures à prendre contre la scission » :

 

« Le point essentiel dans le problème de la cohésion, c'est l'existence de membres du Comité central tels que Staline et Trotski. Les rapports entre eux constituent à mon sens le principal danger de cette scission. »

 

Voilà pour la partie « théorique ». Ce texte est d'une incohérence étonnante, manifestement dicté par un homme malade et diminué. En quoi cinquante à cent ouvriers, ajoutés au Comité central, pourraient-ils « accroître son autorité » ou diminuer le danger de scission ? Ne disant rien des conceptions politiques et des conceptions du Parti de Staline et de Trotski, Lénine affirme que ce sont les rapports personnels entre ces deux dirigeants qui menacent l'unité. Puis Lénine émet des « jugements » sur les cinq principaux dirigeants du Parti. Nous les citons presque intégralement.

 

« Le camarade Staline, devenu secrétaire général, a concentré entre ses mains un pouvoir démesuré, et je ne suis pas sûr qu'il puisse toujours s'en servir avec assez de circonspection.  

 

D'autre part, le camarade Trotski, comme l'a déjà montré sa lutte contre le Comité central dans la question du Commissariat du peuple des voies de communication, ne se fait pas remarquer seulement par des capacités éminentes. Il est peut-être l'homme le plus capable de l'actuel Comité central, mais il pèche par excès d'assurance et par un engouement exagéré pour le côté purement administratif des choses.

 

Ces deux qualités des deux chefs éminents du Comité central actuel seraient capables d'amener incidemment la division.(...) Je me contenterai de rappeler que l'épisode d'octobre de Zinoviev et de Kaménev n'était assurément pas un fait accidentel, mais qu'il ne faut pas davantage leur imputer ce crime à titre personnel que le non-bolchévisme de Trotski.

 

Boukharine n'est pas seulement un théoricien de très haute valeur, parmi les plus marquants du Parti : il jouit à bon droit de l'affection du Parti tout entier. Cependant, ses vues théoriques ne peuvent être tenues pour parfaitement marxistes qu'avec la plus grande réserve, car il y a en lui quelque chose de scolastique (il n'a jamais étudié et, je le présume, n'a jamais compris entièrement la dialectique). »

 

Remarquons tout d'abord que le premier dirigeant à être nommé par Lénine est Staline, « cet empirique destiné à jouer des rôles de deuxième et de troisième ordre », comme le dit Trotski. (11) Trotski dira encore :

 

« Le sens du Testament est la création de conditions qui m'auraient donné la possibilité de devenir remplaçant de Lénine, d'être son successeur. » (12)

 

Or, rien de semblable ne figure dans ces brouillons de Lénine. Grey dit ajuste titre :

 

« Staline émerge dans la meilleure lumière. Il n'a rien fait pour salir son bilan politique. Le seul point d'interrogation est : pourra-t-il faire preuve d'un bon jugement dans l'exercice des larges pouvoirs concentrés dans ses mains ? » (13)

 

En ce qui concerne Trotski, Lénine note quatre défauts majeurs : il a des côtés fort mauvais, comme l'a montré sa lutte contre le Comité central dans l'affaire de la « militarisation des syndicats » ; il a une idée exagérée de lui-même ; il aborde les problèmes de façon bureaucratique et son non-bolchevisme n'est pas un fait accidentel. Sur Zinoviev et Kaménev, la seule chose que Lénine retient est que leur trahison au moment de l'insurrection n'était pas un hasard. Boukharine est un grand théoricien... dont les idées ne sont pas parfaitement marxistes, mais plutôt scolastiques et non dialectiques !

 

Lénine a dicté ces notes dans l'intention d'éviter une scission à la direction. Mais les propos qu'il tient à l'adresse des cinq dirigeants principaux semblent faits pour miner leur prestige et pour les brouiller entre eux. Lorsqu'il dicta ces lignes, « Lénine se sentait mal », écrit Fotieva, sa secrétaire, et « les médecins s'opposèrent aux entretiens de Lénine avec sa secrétaire et la sténographe ». (14)

 

Puis, dix jours plus tard, Lénine dicta un « complément » qui fait apparemment référence à la réprimande que Staline avait adressée à Kroupskaïa douze jours auparavant.

 

« Staline est trop brutal et ce défaut parfaitement tolérable dans notre milieu et dans les relations entre nous, communistes, ne l'est plus dans les fonctions de secrétaire général. Je propose donc aux camarades d'étudier un moyen pour démettre Staline de ce poste et pour nommer à sa place une autre personne qui n'aurait en toutes choses sur le camarade Staline qu'un seul avantage, celui d'être plus tolérant, plus loyal, plus poli et plus attentif envers les camarades, d'humeur moins capricieuse, etc. Ces traits peuvent sembler n'être qu'un infime détail. Mais, à mon sens, pour nous préserver de la scission et en tenant compte de ce que j'ai écrit plus haut sur les rapports de Staline et de Trotski, ce n'est pas un détail, ou bien c'en est un qui peut prendre une importance décisive. »

 

Gravement malade, à moitié paralysé, Lénine est de plus en plus dépendant de sa femme. Quelques mots trop rudes de Staline à Kroupskaïa l'amènent à demander la démission du secrétaire général. Pour le remplacer par qui ? Par un homme qui a toutes les qualités de Staline et « un seul avantage » en plus: être plus tolérant, poli et attentif ! Il ressort clairement du texte que Lénine ne pense surtout pas à Trotski. A qui alors ? A personne. La « brutalité » de Staline est « parfaitement tolérable entre communistes »... mais elle ne l'est pas « en sa fonction de secrétaire général ». Pourtant, à l'époque, le secrétaire général s'occupait essentiellement des questions d'organisation interne du parti !

 

En février 1923, « l'état de Lénine avait empiré, il souffrait de violents maux de tête. Le médecin lui avait catégoriquement défendu la lecture des journaux, les visites et les informations politiques. Vladimir Ilyitch demanda le compte rendu du Xe Congrès des Soviets. On ne le lui donna pas et cela le chagrina beaucoup ». (15) Apparemment, Kroupskaïa essaya de se procurer les documents que Lénine demandait. Dimitrievsky rapporta un nouvel incident entre elle et Staline :

 

« Comme Kroupskaïa lui téléphonait une fois encore pour obtenir de lui quelque information, Staline lui répondit dans un langage outrageant. Kroupskaïa, tout en larmes, alla immédiatement se plaindre à Lénine. Celui-ci, dont les nerfs étaient déjà tendus au plus haut point, ne put se contenir plus longtemps. » (16)

 

Le 5 mars, Lénine dicta une nouvelle note :

 

« Respecté camarade Staline. Vous avez eu la rudesse de convoquer ma femme au téléphone pour la réprimander. Je n'ai pas l'intention d'oublier aussi vite ce qui est fait contre moi, et inutile de souligner que je considère que ce qui est fait contre ma femme est fait aussi contre moi. Pour cette raison, je demande que vous pesiez sérieusement si vous acceptez de retirer ce que vous avez dit et de présenter vos excuses, où si vous préférez rompre les relations entre nous. Lénine. » (17)

 

Il est assez pénible de lire cette lettre privée d'un homme qui est physiquement à bout. Kroupskaïa elle-même demanda à la secrétaire de ne pas transmettre cette note à Staline. (18) Ce sont d'ailleurs les dernières lignes que Lénine a pu dicter : le lendemain, il eut un grave accès de sa maladie et il fut incapable de tout travail pour le reste de ses jours. (19)

 

Que Trotski se voie obligé d'exploiter les paroles d'un malade au bord de la paralysie totale montre bien la physionomie morale de cet individu. En effet, en véritable faussaire, Trotski a présenté ce texte comme la preuve finale que Lénine l'avait bel et bien choisi comme successeur ! Il écrit :

 

« Cette note, le dernier texte de Lénine, est en même temps la conclusion définitive de ses relations avec Staline. » (20)

 

Des années plus tard, en 1927, l'opposition unifiée de Trotski, Zinoviev et Kaménev tenta une nouvelle fois d'utiliser le « testament » contre la direction du Parti. Dans une déclaration publique, Staline put alors dire ceci :

 

« Les opposants ont soulevé ici une grande clameur et ils ont prétendu que le Comité central du Parti a 'caché' le 'Testament' de Lénine. Cette question a été traitée plusieurs fois lors des plénums du Comité central et de la Commission centrale de contrôle. (Une voix : 'Des milliers de fois !') Il a été prouvé et encore prouvé que personne ne cache quoi que ce soit, que ce 'testament' de Lénine fut adressé au XIIIe Congrès, que ce 'Testament' a été lu à ce Congrès (Une voix : 'Absolument') et que le Parti a décidé à l'unanimité de ne pas le publier, entre autres parce que Lénine lui-même ne l'avait pas voulu et souhaité. » « On dit que, dans ce 'Testament', Lénine a proposé qu'on discute, au vu de la 'grossièreté' de Staline, si on ne pouvait pas remplacer Staline comme secrétaire général par un autre camarade. Cela est tout à fait exact. Oui, camarades, je suis grossier envers ceux qui brisent et divisent le Parti de façon grossière et traîtresse. Déjà lors de la première session du plénum du Comité central après le XIIIe Congrès, j'ai demandé que le plénum me décharge de ma fonction de secrétaire général. Le Congrès lui-même avait traité de cette question. Chaque délégation a traité cette question et toutes les délégations, parmi lesquelles Trotski, Zinoviev et Kaménev, ont obligé Staline à rester à son poste. Une année plus tard, j'ai adressé à nouveau une demande au plénum pour me décharger de ma fonction, mais on m'a obligé à nouveau de rester à mon poste. » (21)

 

Comme si toutes ces intrigues autour du « testament » ne suffisaient pas, Trotski n'a pas hésité, à la fin de sa vie, à accuser Staline d'avoir tué Lénine !

 

Pour étayer cette révélation inqualifiable, il avance comme seul et unique argument « sa ferme conviction » !

Dans son livre Staline, Trotski écrit :

 

« Quel fut le rôle réel de Staline au temps de la maladie de Lénine ? Le 'disciple' ne fit-il rien pour hâter la mort de son 'maître' ? (...) Seule la mort de Lénine pouvait laisser la voie libre pour Staline. (...) Je suis fermement convaincu que Staline n'aurait pu attendre passivement alors que son destin était enjeu. » (22)

 

Bien sûr, Trotski ne nous fournit aucune preuve à l'appui de cette accusation, mais il nous apprend toutefois comment l'idée lui est venue...

 

« Vers la fin de février 1923, à une réunion du bureau politique, Staline nous informa que Lénine l'avait fait soudainement appeler et lui avait demandé du poison. Il considérait son état désespéré, prévoyait une nouvelle attaque, n'avait pas confiance en ses médecins. Ses souffrances étaient intolérables. »

 

A l'époque, en écoutant cette communication de Staline, Trotski faillit démasquer le futur assassin de Lénine ! Il écrit :

 

« L'expression du visage de Staline me sembla extraordinairement énigmatique. Un sourire malsain errait sur son visage comme sur un masque. »

 

Suivons donc l'inspecteur Clouseau-Trotski dans son enquête. Nous apprenons ceci :

 

« Pourquoi Lénine, qui à ce moment se méfiait extrêmement de Staline, s'adressa-t-il à lui pour une telle requête ? Lénine voyait en Staline le seul homme capable de lui apporter du poison parce qu'il avait un intérêt direct à le faire. Il connaissait les sentiments réels de Staline à son égard. » (23)

 

Essayez d'écrire, avec ce genre d'arguments, un livre accusant le prince Albert d'avoir empoisonné le roi Baudouin : « Il avait un intérêt direct à le faire. » Vous serez condamné à la prison. Trotski, lui, peut se permettre des bassesses inqualifiables pour calomnier le principal chef communiste, et toute la bourgeoisie le félicite pour « sa lutte sans bavure contre Staline » ! (24)

 

Voici maintenant le point d'orgue de l'enquête criminelle du fin limier, le détective Trotski :

 

« J'imagine que les choses se passèrent à peu près de la sorte. Lénine demanda du poison à la fin de février 1923. Vers l'hiver, l'état de Lénine commença à s'améliorer lentement. L'usage de la parole revenait. Staline voulait le pouvoir. Le but était proche, mais le danger émanant de Lénine était plus proche encore. Staline dut prendre la résolution qu'il était impératif d'agir sans délai. Si Staline envoya le poison à Lénine après que les médecins eurent laissé entendre à demi-mot qu'il n'y avait plus d'espoir, ou s'il eut recours à des moyens plus directs, je l'ignore. » (25)

 

Même les mensonges de Trotski sont mal conçus : s'il n'y avait plus d'espoir, pourquoi Staline devait-il « assassiner » Lénine ?

 

Du 6 mars 1923 jusqu'à sa mort, Lénine fut presque sans interruption paralysé et privé de la parole. Sa femme, sa soeur et ses secrétaires étaient à son chevet. Lénine n'aurait pas pu prendre du poison sans qu'elles le sachent. Les bulletins médicaux de cette période expliquent parfaitement que la mort de Lénine était inexorable. La façon dont Trotski a fabriqué ses accusations contre « Staline, l'assassin », ainsi que la manière dont il a utilisé frauduleusement le prétendu « testament » discréditent complètement toute son agitation contre Staline.

 

Notes : (1) Ian Grey, Stalin, Man of History, Abacus, Sphere Books Ltd, 1982, Great Britain, p. 151. (Retour) (2) Lénine, Oeuvres, Tome XXXIII, Moscou, 1963, pp.320-321. (Retour) (3) Grey, op.cit., p.159. (Retour) (4) Ibidem, p.171. (Retour) (5) Ibidem, p. 172. (Retour) (6) Ibidem, p. 173. (Retour) (7) Trotski, Ma vie, Gallimard, Livre de Poche, 1966, p. 260. (Retour) (8) Henri Bernard, Le communisme et l'aveuglement occidental, Ed. Grisard, Soumagne, Belgique, 1982, p.48. (Retour) (9) Staline, Werke 10, Rede 23 Oktober 1927, Dietz-Verlag, 1950, p.152. Voir aussi : Gérard Walter, Lénine, éd. Albin Michel, 1971, p.472. (Retour) (10) Trotski, Ma vie, op.cit., p.54. (Retour) (11) Ibidem, p.583. (Retour) (12) Ibidem, p.552. (Retour) (13) Gray, op.cit., p.176. (Retour) (14) Fotieva, Souvenirs sur Lénine, Ed. Moscou, non daté, pp.152-153. (Retour) (15) Ibidem, pp. 173-174. (Retour) (16) Trotski, Staline, Union Générale d'Editions, coll. 10-18, Paris, 1979, p.261. (Retour) (17) Grey, op.cit., p.179. (Retour) (18) Ibidem, p.179. (Retour) (19) Fotieva, op.cit., p.175. (Retour) (20) Trotski, Staline, II, p.262. (Retour) (21) Staline, op.cit., pp.151, 153. (Retour) (22) Trotski, Staline, II, pp.258, 264, 273. (Retour) (23) Ibidem, p.266. (Retour) (24) Bernard, op.cit., p.53. (Retour) (25) Trotski, Staline, II, p.273. (Retour)

Trotski : petit bréviaire et prophéties

(Passages extraits du livre Un autre regard sur Staline de Ludo Martens, président du PTB)

En 1923, dans sa lutte pour prendre le pouvoir au sein du Parti bolchevik, Trotski lance une deuxième offensive. Il cherche à évincer les vieux cadres du Parti au profit de jeunes qu’il espère pouvoir manipuler. Pour préparer la prise de pouvoir à la direction du Parti, Trotski retourne presque mot pour mot aux conceptions antiléninistes du Parti qu’il avait développées en 1904.

De son livre Nos tâches politiques, publié en 1904, à sa brochure Cours nouveau, écrite en 1923, nous retrouvons une même hostilité aux principes que Lénine a définis pour la construction du parti.

Ceci montre bien la persistance des conceptions petites-bourgeoises de Trotski.

En 1904, Trotski avait combattu avec une virulence particulière la conception léniniste du parti. Il avait traité Lénine de « scissionniste fanatique », de « révolutionnaire démocrate bourgeois », de « fétichiste de l’organisation », de partisan du « régime de caserne » et de la « mesquinerie organisationnelle », de « dictateur voulant se substituer au Comité central », de « dictateur voulant instaurer la dictature sur le prolétariat » pour qui « toute immixtion d’éléments pensant autrement est un phénomène pathologique ». (Trotski, Nos tâches politiques, Ed. pierre Belfond, Paris, 1970, pp. 40, 195, 204, 159, 39, 128, 198 et 41.) Le lecteur aura remarqué que tout ce verbiage haineux n’était pas adressé à l’infâme Staline, mais au maître adoré, Lénine. Ce livre que Trotski publia en 1904 est crucial pour comprendre son idéologie. Il s’y fait connaître comme un individualiste bourgeois invétéré. Toutes les calomnies et les insultes qu’il déversera pendant plus de vingt-cinq ans sur Staline, il les a crachées dans cet ouvrage à la figure de Lénine.

Trotski s’est acharné à peindre Staline comme un dictateur régnant sur le Parti. Or, lorsque Lénine créa le Parti bolchévik, Trotski l’accusa d’instaurer une « théocratie orthodoxe » et un « centralisme autocrate-asiatique » (Ibidem, pp. 97 et 170.)

Trotski n’a cessé d’affirmer que Staline a adopté une attitude pragmatique envers le marxisme qu’il a réduit a des formules toutes faites. En 1904, critiquant l’ouvrage Un pas en avant…, Trotski écrit :

« On ne peut manifester plus de cynisme à l’égard du meilleur patrimoine idéologique du prolétariat que ne le fait le camarade Lénine ! Pour lui, le marxisme n’est pas une méthode d’analyse scientifique. » (Ibidem, p. 160.)

Dans son livre de 1904, Trotski inventa le terme « substitutionnisme » pour attaquer le parti de type léniniste et sa direction.

« Le groupe des ‘révolutionnaires professionnels’ agissait à la place du prolétariat. » « L’organisation se ‘substitue au parti’, le Comité central à l’organisation et finalement, le dictateur se substitue au Comité central. » (Ibidem, pp. 103 et 128.)

Or, en 1923, souvent dans les mêmes termes qu’il utilisa contre Lénine, Trotski s’attaque à la direction du Parti bolchevik et à Staline.

« L’ancienne génération s’est habituée et s’habitue à penser et à décider pour le parti. » Trotski note « une tendance de l’appareil à penser et à décider pour l’organisation toute entière ». (Trotski, Cours nouveau, Union Générale d'Editions, coll. 10-18, Paris, 1972, pp. 21 et 158.)

(…) En 1904, Trotski accusa Lénine d’être un bureaucrate qui faisait dégénérer le Parti en organisation révolutionnaire-bourgeoise. Lénine est aveuglé devant « la logique bureaucratique de tel ou tel ‘plan’ organisationnel », mais « le fiasco du fétichisme organisationnel » est certain.

« Le chef de l’aile réactionnaire de notre Parti, le camarade Lénine, donne de la social-démocratie une définition qui est un attentat théorique contre le caractère de classe de notre parti. » Lénine « a formulé une tendance qui s’est dessinée dans le Parti, la tendance révolutionnaire-bourgeoise ». (Trotski, Nos tâches politiques, pp. 204, 192, 195.)

En 1923, contre Staline, Trotski dit la même chose, mais sur un ton plus modéré…

« La bureaucratisation menace de provoquer une dégénérescence plus ou moins opportuniste de la vieille garde. » (Trotski, Cours nouveau, p. 25.)

En 1904, le bureaucrate Lénine était accusé de « terroriser » le Parti.

« La tâche de l’Iskra (journal de Lénine) consistait à terroriser théoriquement l’intelligentsia. Pour les sociaux-démocrates éduqués à cette école, l’orthodoxie est quelque chose de très proche de cette ‘Vérité’ absolue qui inspirait les Jacobins (révolutionnaires bourgeois). La Vérité orthodoxe prévoit tout. Celui qui conteste cela doit être exclu ; celui qui en doute est près d’être exclu. » (Trotski, Nos tâches politiques, p. 190.)

En 1923, Trotski lance un appel à « remplacer les bureaucrates momifiés » afin que « personne désormais n’ose plus terroriser le Parti ». (Trotski, Cours nouveau, p. 154.)

Pour conclure, ajoutons que la brochure Cours nouveau nous fait connaître Trotski également comme un arriviste sans principes et sans scrupules. En 1923, pour prendre le pouvoir au sein du Parti bolchevik, Trotski veut « liquider » la vieille garde bolchevique qui connaît trop bien son passé d’opposant aux idées de Lénine. Aucun vieux bolchevik n’était prêt à abandonner le léninisme pour le trotskisme. D’où la tactique de Trotski : il déclare que les vieux bolcheviks « dégénèrent » et il flatte la jeunesse qui ne connaît pas son passé antiléniniste. Sous le mot d’ordre de « démocratisation » du Parti, Trotski veut mettre à la direction des jeunes qui le soutiennent.

Or, dix ans plus tard, lorsque des hommes comme Zinoviev et Kaménev auront complètement dévoilé leur caractère opportuniste, Trotski déclarera qu’ils représentent « la vieille garde bolchevique » persécutée par Staline et il se liera à ces opportunistes en invoquant le passé glorieux de la « vieille garde » ! [pp. 45-47.]

Trotski s'est efforcé de dénigrer systématiquement le passé révolutionnaire de Staline et presque tous les auteurs bourgeois ont repris ses médisances. Trotski déclare :

« Staline est la plus éminente médiocrité de notre parti. » (Trotski, Ma vie, Gallimard, Livre de Poche, 1966, p. 590.)

Lorsque Trotski parle de « notre parti », c'est de l'escroquerie : il n'a jamais appartenu à ce parti bolchévik que Lénine, Zinoviev, Staline, Sverdlov et d'autres ont forgé entre 1903 et 1917. Trotski entra au parti en juillet 1917.

Il écrit aussi :

« Pour les affaires courantes, Lénine s'en remit à Staline, à Zinoviev ou à Kaménev. Je ne valais rien pour faire des commissions. Lénine avait besoin, dans la pratique, d'adjoints dociles ; dans ce rôle, je ne valais rien. » (Trotski, Ma vie, Gallimard, Livre de Poche, 1966, p. 590.)

Cela ne dit vraiment rien sur Staline, mais tout sur Trotski : il prête à Lénine sa propre conception aristocratique et bonapartiste du Parti, un chef entouré d'adjoints dociles qui traitent les affaires courantes !  [p. 27]

En décembre [1918], la situation se détériora gravement dans l'Oural à cause de l'avancée des troupes réactionnaires de Koltchak. Staline fut envoyé avec les pleins pouvoirs pour mettre fin à l'état catastrophique de la Troisième armée et pour la purger des commissaires incapables. Dans son enquête sur place, Staline critiqua la politique de Trotski et de Vatsetis. au Huitième Congrès en mars 1919, Trotski fut critiqué par de nombreux délégués pour ses "attitudes dictatoriales", son "adoration pour les spécialistes militaires" et ses "torrents de télégrammes mal conçus". (Ian Grey, Stalin, Man of History, Abacus, Sphere Books Ltd, 1982, Great Britain, p. 128.) [p. 31]

En novembre 1919, Staline et Trotski reçurent pour leurs exploits militaires l'Ordre du Drapeau Rouge, une distinction nouvellement crée. Lénine et le Comité central estimaient que les mérites de Staline,  dans la direction de la lutte armée aux endroits les plus difficiles, égalaient ceux de Trotski qui avait organisé et dirigé l'Armée rouge au niveau central. Mais pour mieux faire ressortir sa propre grandeur, Trotski écrit :

« Pendant toute la durée de la guerre civile, Staline resta une figure de troisième ordre. » (Trotski, Staline, Tome II, Union Générale d'Editions, coll. 10-18, Paris, 1979, p. 224.)

McNeal, qui est souvent plein de parti pris contre Staline, écrit à ce propos :

« Staline avait émergé comme un chef politique et militaire dont la contribution à la victoire rouge ne le cédait qu'à celle de Trotski. Staline avait joué un moindre rôle que son rival dans l'organisation générale de l'Armée rouge, mais il avait été plus important en dirigeant des fronts cruciaux. Si sa réputation comme héros était loin derrière celle de Trotski, ce n'était pas tellement en raison du mérite objectif de ce dernier mais plutôt du manque de sens d'auto-publicité chez Staline. » (McNeal, Stalin, Macmillan Publishers, London, 1988, p. 63.) [p. 32]

Voici ce que Trotski écrit fin 1934, juste après l'assassinat de Kirov, lorsque Zinoviev et Kaménev furent exclus du Parti et renvoyés en exil intérieur.

« Comment a-t-il pu se faire que précisément aujourd'hui, après toutes les réussites économiques, après l'abolition des classes en URSS, selon les assurances officielles, comment a-t-il pu se faire que de vieux bolcheviks aient pu se poser pour tâche la restauration du capitalisme ? Des sots manifestes seraient seuls capables de croire que des rapports capitalistes, c'est-à-dire la propriété privée des moyens de production, y compris la terre, pourraient être rétablis en URSS, par la voie pacifique et mener au régime de la démocratie bourgeoise. En réalité, le capitalisme ne pourrait – s'il le pouvait en général – se régénérer en Russie qu'en résultat d'un violent coup d'Etat contre-révolutionnaire qui exigerait dix fois plus de victimes que la révolution d'Octobre et la guerre civile. » (28 décembre 1934 ; Trotski, L’appareil policier du stalinisme, Union Générale d'Editions, coll. 10-18, Paris, 1976, pp. 26-27.)

Après avoir lu ce texte, une première réflexion s'impose. Trotski a mené, de 1922 à 1927, une lutte obstinée, axée sur la thèse de l'impossibilité de la construction du socialisme dans un seul pays, l'URSS. Or, cet individu sans scrupules vient déclarer en 1934 que le socialisme est si solidement établi en Union soviétique, qu'il faudrait des dizaines de millions de morts pour le renverser !

Ensuite, Trotski fait semblant de défendre les « vieux bolchéviks ». Mais les positions des « vieux bolchéviks » Zinoviev et Kaménev étaient diamétralement opposées à celles de ces autres « vieux bolchéviks » Staline, Kirov, Molotov, Kaganovitch et Jdanov. Ces derniers ont clairement montré que, dans la lutte des classes âpre qui se développait en Union soviétique, les positions opportunistes de Zinoviev et Kaménev ouvraient la voie aux anciennes classes exploiteuses et aux nouveaux bureaucrates.

Trotski avance un argument démagogique mille fois utilisé par la bourgeoisie : C'est un vieux révolutionnaire, comment aurait-il pu changer de camp ? Kroutchev le reprendra textuellement dans son Rapport secret.

Pourtant, Kautsky, qu'on appelait l'enfant spirituel de Marx et d'Engels, devint bel et bien, après la mort des fondateurs du socialisme scientifique, le principal renégat du marxisme. Martov était parmi les pionniers du marxisme en Russie et participa à la création des premières organisations révolutionnaires ; pourtant, il sera un des chefs de file des menchéviks et se battra contre la révolution socialiste dès octobre 1917. Et que dire des « vieux bolchéviks » Khrouchtchev et Mikoyan, qui ont effectivement engagé l'Union soviétique dans la voie de la restauration capitaliste ?

Trotski affirme que la contre-révolution n'est possible que par un bain de sang qui coûtera plus de quatre-vingts millions de morts. (!) Il prétend donc que le capitalisme ne peut pas être restauré « de l'intérieur » par le pourrissement politique interne du Parti, par l'infiltration ennemie, la bureaucratisation, la social-démocratisation du Parti. Pourtant, Lénine avait déjà insisté sur cette possibilité. [p. 152-153]

« La situation militaire en Russie est contradictoire. d'un côté, nous avons une population de 170 millions d'habitants réveillés par la plus grande révolution de l'histoire, qui possède une industrie de guerre plus ou moins développée. D'un autre côté, nous avons un régime politique qui paralyse toutes les forces de cette nouvelle société. Je suis sûr d'une chose : le régime politique ne survivra pas à la guerre. Le régime social qui est la nationalisation de la production, est incomparablement plus puissant que le régime politique qui est despotique. Les représentants du régime politique, la bureaucratie, sont effrayés par la perspective de la guerre parce qu'ils savent mieux que nous qu'ils ne survivront pas à la guerre en tant que régime. » (23 juillet 1939 ; Trotski, La lutte antibureaucratique en URSS, Union Générale d'Editions, coll. 10-18, Paris, 1975, pp. 159-160.)

A nouveau, nous avons d'un côté "les 170 millions", les "bons" citoyens qui ont tous été réveillés grâce à la révolution. On se demande bien par qui, si ce n'est par le Parti bolchevik et par Staline : la grande masse paysanne n'était nullement "éveillée" au cours des années 1921-1928... Ces "170 millions" possèdent une "industrie de guerre développée". Comme si ce n'est pas la politique de l'industrialisation et de la collectivisation, proposée par Staline et réalisée grâce à sa volonté de fer, qui a permis de créer en un temps record les entreprises d'armement ! Grâce à sa ligne correcte, à sa volonté, à sa capacité d'organisation, le régime bolchévik a éveillé toutes les forces populaires de la société, maintenues jusqu'alors dans l'ignorance, la superstition, le travail individuel primitif. Mais selon les dires du provocateur qu'est devenu Trotski, ce régime bolchevik paralyse toutes les forces de la société ! Et Trotski de faire une de ses nombreuses prophéties loufoques : il est sûr que le régime bolchevik ne survivra pas à la guerre ! [p. 216-217]

 

Un cours de trois jours à l’Université marxiste d’été : Le trotskisme, une doctrine anti-marxiste ?

L’Institut d’Études marxistes vient de publier le livre du marxiste indien Harpal Brar, Trotskisme ou léninisme ? Du 19 au 22 août, Johnny Coopmans donnera un cours, basé sur ce livre et intitulé Le trotskisme, une doctrine antimarxiste ? Interview des auteurs par Maria McGavigan, 13-06-2003

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?

Harpal Brar. En 1993, quand il a été publié, l’Union soviétique venait de s’effondrer et on assistait à un flot inouï de propagande contre les réalisations du premier pays socialiste de l’histoire. Curieusement, la plupart de ces calomnies datent des années trente et du début des années quarante. Beaucoup ont leur origine dans les écrits de Léon Trotski, cet éternel opposant du parti communiste soviétique.

Tous ces mensonges ont été réfutés en leur temps, de telle sorte qu’à la sortie de la Seconde Guerre Mondiale bien peu de gens s’aventuraient sur le chemin du trotskisme. Personne ne se souvient de cela aujourd’hui.

Or, il se fait qu’au début des années 90, certains communistes britanniques qui prétendaient défendre le "vrai" marxisme ont aussi commencé à attaquer Staline et l’Union soviétique… en reprenant les arguments de Trotski ! Ces attaques sonnaient le glas de l’ensemble de l’héritage marxiste, de Lénine et de Marx lui-même. Pour relancer le mouvement communiste, on allait devoir évacuer toutes ces calomnies.

Pourquoi était-il important de publier ce livre en français ? Les situations en France et en Grande Bretagne ne sont-elles pas très différentes ?

Johnny Coopmans. Personnellement, le livre m’a appris beaucoup de choses que je ne savais pas. Par exemple, qu’en 1929, Trotski a été trois jours de suite à la une du Daily Express, le plus grand quotidien britannique, avec une série d’articles pour lesquels il a été grassement payé. Il s’est vanté d’avoir exigé une liberté absolue, mais il a utilisé cette liberté uniquement pour attaquer l’Union soviétique — il n’y a pas un mot de critique du capitalisme !

En fait, pour ce qui est de l’Europe, c’est en France et en Grande-Bretagne que le trotskisme a le plus d’influence aujourd’hui. En Grande-Bretagne, le Parti communiste, même s’il n’était pas fort électoralement parlant, a longtemps eu un impact très important sur la lutte de classes. Dans les deux pays, les partis communistes se sont détournés du marxisme et n’ont plus d’influence révolutionnaire. En France, les trotskistes ont bâti leurs positions sur l’effondrement du PCF.

Malgré le déclin du PCF, le débat politique en France reste relativement intense. Reconstruire un mouvement révolutionnaire en France sans une compréhension de ce qu’est réellement le trotskisme me paraît impossible. Pour cela, il est important de faire parler les faits, de replacer Trotski, sa politique et son idéologie devant l’histoire.

Harpal Brar. Il faut se rappeler que le PCF a, dès 1956, avalisé les attaques de Khrouchtchev contre Staline, préparant ainsi le terrain aux organisations trotskistes… et à tout le déferlement de propagande anticommuniste qu’on a connu trente-cinq ans plus tard.

Et dans d’autres pays ?

Harpal Brar. Dans certains pays africains, les organisations trotskistes font beaucoup de tort au mouvement révolutionnaire. Au Zimbabwe, par exemple, où le gouvernement est très attaqué par l’ancienne métropole britannique pour sa politique d’expropriation des fermiers blancs, il existe un mouvement populaire, anti-impérialiste, particulièrement vivant. Il y a un député trotskiste au Parlement. Celui-ci n’a rien trouvé de mieux que de s’allier avec le très réactionnaire MDC (Mouvement pour un changement démocratique). Il joue un rôle objectivement contre-révolutionnaire.

Dire que les trotskistes sont des contre-révolutionnaires, ce n’est pas exagéré ?

Harpal Brar. Pas du tout. Ils sabotent le mouvement anti-impérialiste et révolutionnaire au Nigeria également, et dans certaines anciennes colonies françaises de l’Afrique de l’Ouest. Et ils emploient le même genre d’argument que ceux que Trotski a utilisés dans les années 1920 : il faut faire une révolution socialiste tout de suite, dirigée par la classe ouvrière, sans l’appui des paysans… Alors que le premier problème pour tous ces pays est de se libérer de l’impérialisme et de conquérir une réelle indépendance. Regardez les attaques virulentes des trotskistes contre la Cuba socialiste alors même que George W. Bush la menace si pesamment.

Trotski a quand même été un des grands dirigeants de la révolution russe de 1917 ?

Johnny Coopmans. Il a joué un rôle important à un moment donné, effectivement. Mais le livre montre qu’en fait, Trotski s’est opposé pratiquement toute sa vie à tous les dirigeants révolutionnaires. Pas seulement à Staline, mais surtout à Lénine. Il n’a rejoint le Parti communiste qu’en août 1917, deux mois avant la révolution, et il n’a pas fallu beaucoup d’années pour le retrouver de nouveau dans l’opposition, parfois à des moments où la jeune Union soviétique se battait pour sa survie.

Pourquoi un cours ? Ne suffit-il pas de lire le livre ?

Harpal Brar. Suivre un tel cours permet aussi aux jeunes de prendre conscience de l’héritage de notre mouvement. On peut penser que ce n’est pas important, que les trotskistes ne sont jamais arrivés au pouvoir nulle part, qu’à quelques exceptions près ils ne sont pas très influents, mais leurs arguments sont repris par les sociaux-démocrates pour dénigrer le communisme.

Johnny Coopmans. Par les médias aussi (regardez Le Monde et Le Monde Diplomatique par exemple). Un cours a aussi l’avantage d’être quelque chose de collectif : on peut confronter ses propres idées à celles qui se trouvent dans le livre et à celles des autres participants. Cela vous aide à comprendre les enjeux essentiels du marxisme. Le trotskisme utilise une terminologie trompeuse, car elle semble marxiste et révolutionnaire. Combien de jeunes n’ont-ils pas été détournés de la voie révolutionnaire par le trotskisme ? Analyser le trotskisme, c’est apprendre comment construire aujourd’hui un mouvement communiste.

 

Le trotskisme au service de la CIA contre les pays socialistes

(Ludo Martens, 20 octobre 1992)

Après le triomphe de la contre-révolution bourgeoise en Europe de l’Est et en Union soviétique, il ne peut plus guère y avoir de divergences d’opinion parmi les communistes quant à la véritable nature du trotskisme. Le développement du processus contre-révolutionnaire à l’Est et en Union soviétique permet de vérifier la signification de classe du discours que les trotskistes tiennent depuis soixante ans. Il est maintenant facile de voir à travers leur verbiage de gauche, la véritable nature et le véritable but de ce courant. Il suffit simplement de relire les déclarations trotskistes d’il y a deux ou trois ans, pour que la vérité vous saute à la figure. Le trotskisme est un courant idéologique dont le nœud est l’anticommunisme forcené, un courant qui recrute des éléments progressistes de la petite-bourgeoisie pour les endoctriner dans sa ligne anticommuniste, un courant qui ne mène qu’un seul combat avec persévérance, continuité et conviction : le combat contre le marxisme-léninisme et contre le mouvement communiste international. Nous prouverons ces affirmations à travers l’étude des positions trotskistes lors des contre-révolutions de velours qui ont conduit à la restauration du capitalisme en Europe de l’Est et en Union soviétique.

La restauration du capitalisme est impossible !

Au cours des années trente, Staline avait soulevé une question essentielle. Lorsque le socialisme, en tant que dictature des masses travailleuses, a été établie dans un pays, est-ce que la restauration capitaliste reste possible ? Trotski répondait que la restauration capitaliste était impossible sans une insurrection armée de la bourgeoisie et sans une guerre civile prolongée. Sa thèse de l’impossible restauration servait à détruire toute vigilance politique et idéologique et à promouvoir une attitude de conciliation envers l’opportunisme à l’intérieur du parti et envers l’ennemi de classe dans la société. Depuis la Révolution Culturelle, les marxistes-léninistes ont réaffirmé qu’un parti communiste peut dégénérer politiquement, qu’il peut être envahi par des conceptions et des théories bourgeoises et petites-bourgeoises. Le révisionnisme, c’est l’adoption des idées de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie, enveloppées de paroles marxistes-léninistes. Quand le révisionnisme réussit à dominer définitivement un Parti communiste, celui devient l’instrument principal d’une restauration bourgeoise progressive dans le domaine idéologique, politique et économique. Souvent, Mandel, le principal chef de la soi-disant Quatrième Internationale, nous a crié au visage que c’était là une théorie aberrante, stalinienne, servant uniquement à justifier l’arbitraire. Il tient beaucoup à cette idée-maîtresse de Trotski.

Seuls des sots manifestes...

En 1934, Staline avait montré que la ligne du groupe opportuniste Zinoviev-Kamenev aboutirait nécessairement au rétablissement capitaliste en Union soviétique. L’histoire a prouvé que les critiques de Staline contre Trotski, contre le groupe Zinoviev-Kamenev et ensuite contre le groupe Boukharine, étaient tout à fait pertinentes. La réfutation de leurs idées au cours des années vingt et trente a permis de maintenir la dictature du prolétariat et d’édifier le socialisme, puis de forger les forces politiques et militaires nécessaires pour défendre victorieusement le socialisme contre l’agression fasciste. Un demi-siècle plus tard, les révisionnistes Khrouchtchev et Brejnev ont repris un grand nombre d’idées de Trotski, de Zinoviev et de Boukharine. Puis, deux années à peine après la réhabilitation officielle de toutes leurs idées opportunistes par Gorbatchev, la restauration capitaliste était un fait accompli. Mais il faut se rappeler qu’en 1943 Trotski répliqua à Staline : Des sots manifestes seraient seuls capables de croire que des rapports capitalistes, c’est-à-dire la propriété privée des moyens de production, y compris la terre, pourraient être rétablis en URSS par la voie pacifique et mener au régime de la démocratie bourgeoise. En réalité, le capitalisme ne pourrait - s’il le pouvait en général - se régénérer en Russie qu’en résultat d’un violent coup d’Etat contre-révolutionnaire qui exigerait dix fois plus de victimes que la Révolution d’Octobre et la guerre civile. (1) Dix fois plus : cela fait entre 50 et 90 millions de morts pour que le capitalisme puisse être réintroduit en Union soviétique...

1989 : La restauration impossible à moyen terme

Même en 1989, au moment où les forces ouvertement contre-révolutionnaires se déchaînaient, Mandel jurait que le spectre de la restauration capitaliste n’était qu’un mensonge stalinien pour justifier la répression. En 1989, la Pologne et la Hongrie avaient déjà basculé dans le camp de l’impérialisme. Pourtant, Mandel écrit : La bourgeoisie, petite et moyenne, n’est plus qu’une minorité réduite de la société dans chacun des Etats ouvriers bureaucratisés. Elle jouit d’un appui, d’ailleurs fort limité, du grand capital international. Mais dans l’ensemble, cette convergence d’intérêt est insuffisante pour pouvoir imposer, à bref ou moyen terme, une quelconque restauration du capitalisme. (2)

Les marxistes-léninistes ont identifié depuis longtemps les quatre forces sociales qui constituent la base de la restauration : la couche de bureaucrates, de technocrates et d’éléments corrompus au sein du parti et de l’appareil d’Etat, deuxièmement les forces politiques et idéologiques des anciennes classes réactionnaires ; troisièmement, les nouveaux éléments bourgeois et exploiteurs surgis au sein de la société socialiste et enfin les forces de l’impérialisme qui agissent ouvertement ou clandestinement dans les pays socialistes. Depuis Reagan, l’ingérence et l’infiltration de l’impérialisme ont redoublé dans les pays socialistes. Mandel nie l’existence des deux premières forces et il minimise les deux dernières. Il a d’ailleurs sorti le même argument pour soutenir la contre-révolution en Union soviétique : Où va l’URSS de Gorbatchev ? Excluons de prime abord l’éventualité d’une restauration du capitalisme en URSS. Autant le capitalisme ne peut être graduellement supprimé, autant il ne peut être graduellement restauré. (3)

Les trotskistes ont propagé bruyamment leur théorie de l’impossible restauration, aussi longtemps qu’il pouvait y avoir la moindre résistance de la part du Parti communiste et de l’appareil d’Etat contre les forces anticommunistes. Depuis les années trente, cette théorie leur a servi de justification au soutien de tous les courants opportunistes ou contre-révolutionnaires. Au cours des années trente et quarante, ils ont soutenu tous les courants et fractions opportunistes qui ont entamé la lutte contre la direction marxiste-léniniste du parti. En 1956, ils ont applaudi à l’antistalinisme courageux de Khrouchtchev, ils se sont fait les propagandistes du réactionnaire tsariste Soljenitsyne, ils ont appuyé toutes les forces nationalistes réactionnaires et fascistes, tous les dissidents pro-occidentaux, ils ont propagé tapageusement toutes les théories anticommunistes de l’entourage de Gorbatchev, jusqu’à remplir deux tiers de leur journal avec des articles droitiers repris dans les Nouvelles de Moscou et de Spoutnik. (4) Bref, au nom de la théorie de l’impossible restauration, les trotskistes ont soutenu tous les contre-révolutionnaires, jusqu’au jour où plus rien ne subsista des idées révolutionnaires et des institutions socialistes créées et défendues par Lénine et Staline.

Une fois la bataille terminée, Mandel mentionne, en passant, hypocritement, l’hypothèse d’une restauration. Le 12 octobre 1989, dans une même interview, il réussit à défendre les deux positions... J’exclus un rétablissement graduel, pacifique, imperceptible du capitalisme. C’est une illusion réformiste. On devra briser la résistance de la classe ouvrière. Plus loin, il cite la trotskiste Catharine Samary qui affirme qu’une restauration n’est à exclure, mais qu’elle se fera uniquement sur le modèle turc... (5) Mais cette évocation d’une possible restauration, n’a aucune influence sur la politique trotskiste, qui reste ferme sur le principe: destruction totale de tout ce qui rappelle le communisme. Ainsi, trois mois plus tard, fin décembre 1989, au moment de l’assaut final de la contre-révolution, les trotskistes lancent un mot d’ordre en première page: Solidarité avec la révolution qui commence à l’Est ! (6)

D’un côté la bureaucratie, de l’autre les masses

Cette thèse de l’impossible restauration, a servi, pendant soixante ans, de feuille de vigne, permettant aux trotskistes de passer décemment du côté des anticommunistes. En effet, Staline et, après lui, Mao Zedong, ont toujours maintenu que la lutte de classe continue sous le socialisme, que la lutte entre la voie socialiste et la voie capitaliste existe sur une longue période historique et que la restauration capitaliste est donc toujours possible. Le socialisme, pour pouvoir se maintenir et progresser, a besoin d’un Parti communiste authentiquement marxiste-léniniste, un parti qui épure, à intervalles réguliers, ses rangs des courants opportunistes. Le socialisme doit se défendre contre ses ennemis, contre les bribes des anciennes classes réactionnaires, contre les nouveaux éléments bourgeois qui naissent sous le nouveau régime et contre les agents de l’impérialisme.

En attaquant ces idées, Mandel et les trotskistes ont développé une théorie originale, qui affirme que la lutte de classe existe bel et bien sous le socialisme....mais qu’elle oppose la bureaucratie aux masses populaires. Dénonçant la bureaucratie avec une violence égalée uniquement par les fascistes, les chefs trotskistes soutiennent toutes les oppositions réactionnaires contre le socialisme, affirmant qu’elles expriment la volonté des masses populaires. Se faisant les avocats de toutes les forces bourgeoises et anticommunistes, les trotskistes placent d’un côté la bureaucratie qui veut supprimer les libertés démocratiques et de l’autre côté les forces de la révolution politique qui aspirent au vrai socialisme. Ainsi, Mandel écrit en octobre 1989 : L’enjeu principal des luttes politiques en cours n’est pas la restauration du capitalisme. C’est soit l’avance vers la révolution politique antibureaucratique, soit la suppression partielle ou totale des libertés démocratiques acquises par les masses au cours de la glasnost. La lutte principale n’oppose pas des forces pro-capitalistes à des forces anticapitalistes, mais oppose la bureaucratie aux masses populaires. (7) En prétendant que la lutte oppose la bureaucratie aux masses populaires, Mandel soutien ouvertement et explicitement des forces libérales, sociales-démocrates, monarchistes et fascistes dans leur lutte contre les derniers vestiges du socialisme.

La glasnost, c’est du trotskisme....

Au moment où la bourgeoisie internationale reconnaissait déjà que le rétablissement du capitalisme en URSS, était pratiquement achevé, Mandel a eu les honneurs de la presse anticommuniste soviétique. Il a poussé l’impudence jusqu’à affirmer que Gorbatchev était un grand révolutionnaire qui a rejoint les thèses trotskistes. Puis Mandel poursuit : maintenant, tous les communistes du monde comprennent mieux qui sont les véritables révolutionnaires et qui sont les véritables contre-révolutionnaires. Trotski, les trotskistes, Gorbatchev et les gorbatchéviens sont dans le camp de la révolution, Staline et les staliniens sont dans le camp de la contre-révolution. Staline représente une contre-révolution violente, dira-t-il à Managua. (8) Heureusement, grâce à l’effort conjoint de Mandel et de Gorbatchev, nous voilà partis en cette année bénie de 1990, pour la révolution, la vrai. Voici la déclaration de Mandel aux Temps Nouveaux. Temps Nouveaux : Mikhaïl Gorbatchev, ne proclame-t-il pas que la perestroïka est une véritable nouvelle révolution ?

Ernest Mandel : Oui, il le proclame effectivement, et c’est de nouveau fort positif. Notre mouvement avait défendu la même thèse depuis 55 ans, on l’avait qualifié pour cette raison de contre-révolutionnaire. Aujourd’hui, on comprend mieux, en URSS et au sein d’une bonne partie du mouvement communiste international, où se trouvaient les véritables contre-révolutionnaires et où se trouvaient les véritables révolutionnaires. (9)

Il ne faudra pas attendre deux ans pour voir l’Union soviétique tomber dans les mains d’une maffia tsariste et pro-américaine, pour voir une montée des forces fascistes et tsaristes en Russie et dans les Républiques et pour assister à des guerres civiles réactionnaires entre différentes fractions bourgeoisies. Ce qui éclaire parfaitement le visage des révolutionnaires de la glasnost et de la perestroïka et ce qui montre pour quelles forces politiques travaille un Mandel, cet anticommuniste professionnel. Catherine Samary, une autre étoile de la IVe Internationale trotskiste, a affirmé dans la presse soviétique que Gorbatchev appliquait le programme développé par Trotski ! Elle fit l’éloge de la glasnost en ces termes : Dans votre pays, on n’a toujours pas publié la Plate-forme de l’Opposition de gauche qui a combattu Staline et proposé une voie alternative pour la construction du socialisme. En fait, vous êtes maintenant en train d’adopter ses idées: construire la démocratie socialiste authentique et l’autogestion. (10)

Le soutien de Mandel à Eltsine

Tout en étant un partisan ardent de la glasnost de Gorbatchev, Mandel considérait de son devoir de soutenir les forces encore plus à gauche que Gorbatchev, et c’est de Eltsine et de Sakharov que Mandel se fit le porte-parole ! Début 1989, Mandel présente Eltsine comme le représentant des travailleurs, l’homme de la démocratisation qui exprime les idées de la couche politiquement consciente de l’URSS ! Dans son livre sur Gorbatchev, il écrit : L’élimination de Eltsine (le 11 novembre 1987) comme dirigeant du PCUS représente un grave recul du processus de démocratisation en cours en URSS. (11) Eltsine est aujourd’hui la personnalité politique la plus populaire parmi les travailleurs soviétiques. (...) Des dizaines de milliers de badges avec l’inscription ‘Réinstallez Eltsine!’ ont été spontanément fabriqués. Tout cela indique la volonté d’une couche politiquement consciente de conserver et d’élargir les libertés démocratiques partielles obtenues au cours des années 1986-1988. (12)

Le 3 avril 1989, Mandel salue l’apparition d’une gauche plus radicale et plus massive. Trois lignes de force, progressistes, se dégagent de la plate-forme de Eltsine et de Sakharov: contre les privilèges de la bureaucratie ; pour d’avantage d’égalité; pour un système pluriparti. (13) Sakharov, ce représentant de la gauche radicale, avait depuis de longues années pratiquement le statut d’agent officiel de la CIA en Union soviétique. Il avait soutenu avec enthousiasme l’agression américaine au Vietnam. Il estimait que les Américains auraient pu gagner cette guerre si on avait fait preuve de davantage d’esprit de décision et de suite sur le plan militaire et surtout politique. (14)

Quant à Eltsine, lors de son premier voyage aux Etats-Unis, la presse internationale avait amplement commenté ses propos élogieux sur le capitalisme américain et rapporté ses contacts avec la CIA. Même un journal de droite comme De Gazet van Antwerpen, trouva que Eltsine avait exagéré en déclarant: Le capitalisme n’est pas en train de pourrir, au contraire, il s’épanouit. Tu peux acheter tout pour peu d’argent. Dans la rue, le soir, on ne court pas le moindre danger. Même chez les sans-abri, j’ai trouvé une approche optimiste de la vie. (15) Après avoir tenu des propos aussi outrancièrement antisocialistes, Eltsine sera toujours salué par Mandel comme la gauche radicale-démocratique du Parti communiste de l’URSS !

En effet, début 1990, la presse trotskiste manifeste une fois de plus son soutien à l’aile radicale-démocratique de l’opposition en Union soviétique. La Moskovskaia Pravda du 23 février 1990 a publié la ‘plate-forme démocratique’ de l’opposition radicale-démocratique dirigée par Boris Eltsine. La plate-forme réclame l’exercice du pouvoir par des soviets élus sur la base d’un système pluriparti l’abolition du ‘rôle dirigeant du PC’ et l’adoption d’une loi légalisant le système multiparti. (16) On notera que les trotskistes continuent à insister sur les points développés par Eltsine qui concordent avec leur ligne révolutionnaire. Mandel ira jusqu’à déclarer que Eltsine est le nouveau...Trotski. A l’heure actuelle, le réformateur Boris Eltsine représente la tendance qui est en faveur de la réduction de l’énorme appareil bureaucratique. Ainsi, il marche sur les traces de Trotski. (17)

Lorsque Yannaiev improvisa, en août 1991, son coup farfelu, Eltsine monta, en professionnel, un véritable coup d’Etat qui détruisit toute la légalité du système en place; il fut soutenu par une mobilisation internationale effrénée de toutes les forces impérialistes. Mandel et les trotskistes étaient, bien sûr, du côté de Eltsine. La mobilisation galvanisée par Eltsine et le rejet de l’ancien système expliquent l’échec de ce qui apparaît comme un coup de force, plus qu’un coup d’Etat. Il fallait sans hésiter s’opposer au coup et, à ce titre, lutter aux côtés de Eltsine. Le développement de l’auto-organisation, du pluralisme politique et de la totale liberté d’expression sont les seules garanties d’une démocratie sur les choix essentiels à venir. Nous sommes pour la nationalisation des biens du Parti communiste et des syndicats officiels. (18)

A ce moment, il était évident pour tous les anticapitalistes honnêtes que Eltsine représentait la fraction ultralibérale et pro-américaine de la nouvelle bourgeoise russe, qui s’apprêtait à réhabiliter l’héritage tsariste. Pourtant, les trotskistes ont acclamé le coup d’Etat contre-révolutionnaire de Eltsine parce qu’il ouvrait le chemin de l’auto-organisation, c’est-à-dire l’organisation des masses contre le Parti communiste et parce qu’il introduisait le pluralisme, c’est-à-dire la liberté pour les partis libéraux, sociaux-démocrates, fascistes et tsaristes... Liberté pour les partis bourgeois, accompagnée de l’inévitable répression contre les organisations communistes, conduisant éventuellement à leur interdiction, comme cela se fait dans tout système bourgeois pluraliste. Une année plus tard, plus personne, même parmi la grande bourgeoisie internationale ne pouvait nier la nature extrême droite et pro-impérialiste de Eltsine. En véritables provocateurs anticommunistes, les trotskistes osaient alors titrer: Boris Eltsine: sur les traces de Joseph Staline ? (19) Cette exemple montre bien que ces anticommunistes ne reculent devant aucune bassesse ni crapulerie: ils ont soutenu le libéral Eltsine jusqu’au bout dans son combat anticommuniste, en le comparant au chef révolutionnaire vénéré, le grand Trotski ; mais quelques mois plus tard, la restauration capitaliste étant achevée et Eltsine ayant salué la mémoire des anciens Tsars, les trotskistes diront que Eltsine, en fait, ressemble à leur pire ennemi : Staline.

Un grand soupir de soulagement

En avril 1989, Mandel publia un livre pour dire tout le bien qu’il pense de Gorbatchev, de Eltsine et surtout de la glasnost. On se rappelle qu’à l’époque, la bourgeoisie cachait à peine son enthousiasme devant les changements introduits par Gorbatchev. Madame Thatcher s’était déjà écriée qu’elle était une partisane convaincue de la glasnost et de la perestroïka. La bourgeoisie annonçait la fin du communisme et le début d’une grande ère de paix, de démocratie et de liberté. Avec son langage de gauche perfide, Mandel, comme toujours, appuyait le courant bourgeois à la mode. Dans son livre, il écrit : Le cauchemar du stalinisme et du brejnévisme est définitivement dépassé. Le peuple soviétique, le prolétariat international, l’humanité toute entière peuvent pousser un grand soupir de soulagement. (20) A l’époque, nous avons souligné que la contre-révolution en Europe de l’Est et en Union soviétique constitua une victoire stratégique pour l’impérialisme, qu’elle causera un désastre pour les peuples des ex-pays socialistes, qu’elle renforcera l’oppression du Tiers Monde dont les peuples seraient les premières victimes des changements en cours, et qu’elle accentuerait toutes les contradictions du monde capitaliste. Les trotskistes titraient alors : La folie de la direction du PTB s’accentue. (21) Dans le même journal, il expliquait le soupir de soulagement de l’humanité, en promettant un avenir sans interventions militaires impérialistes pour les peuples du Tiers Monde ! Les mouvements de masse en Europe de l’Est constituent aussi une menace... pour l’impérialisme. Une intervention étrangère de l’impérialisme dans le Tiers Monde devient maintenant plus difficile. (22) Et lorsqu’une année plus tard, les forces coalisées de l’impérialisme lançaient leur agression barbare contre l’Irak, les trotskistes claironnaient qu’ils se battaient, eux, aussi bien contre Saddam Hussein que contre les Alliés. Entre-temps, en Europe de l’Est et en Union soviétique, le soupir de soulagement s’avérait être un cris d’horreur devant le chômage, la misère, la pauvreté, le nationalisme réactionnaire et la guerre civile.

Développant son idée du soupir de soulagement du peuple soviétique, Mandel avait imaginé un beau point d’orgue à son livre. En voici, en résumé, la dernière page. L’évolution en cours confirme que l’analyse et la prédiction faites par Léon Trotski il y a un demi-siècle, s’avéreront bien plus réalistes et bien plus vraisemblables : Avec la venue du prolétariat à l’activité, l’appareil stalinien restera suspendu en l’air. S’il tente malgré tout d’opposer de la résistance, il y aura à appliquer contre lui non pas des mesures de guerre civile, mais plutôt des mesures d’ordre policier. Il s’agit, en tout cas, non d’une insurrection contre la dictature du prolétariat, mais de l’ablation de l’excroissance pernicieuse qui se trouve en elle. Et encore : La révolution que la bureaucratie prépare contre elle-même, ne sera pas sociale comme celle d’Octobre 1917 : il ne s’agira pas de changer les bases économiques de la société, de remplacer une forme de propriété par une autre. Ainsi sera-t-il. (23)

Il est méritoire de la part de Mandel d’associer à son analyse de la glasnost (qui servira, à peine une année plus tard, à le démasquer comme un anticommuniste irréductible), le vieux Trotski. En effet, les menées contre-révolutionnaires grotesques de Mandel poussent à leurs ultimes conséquences les propos antibolcheviques plus sophistiqués de Trotski. Après trois cents pages d’analyses, Mandel conclut que la prédiction de Trotski peut maintenant être réalisée grâce à la glasnost. Il y a un demi-siècle, Trotski s’efforça de provoquer une insurrection antibolchevique. Comme la dictature du prolétariat était fermement établie, comme le Parti bolchevique mobilisait avec énergie les masses ouvrières et paysannes, Trotski dut recourir à une démagogie de gauche alléchante : quand on renversera le parti stalinien, la dictature du prolétariat restera intacte, on aura seulement coupé ´une excroissance bureaucratique´. L’insurrection enlèvera un parasite sur un corps sain. Il n’y a plus de classes réactionnaires et revanchardes dans le corps de la société soviétique, ni de nouvelles forces bourgeoisies : le corps socialiste se soulèvera contre le parasite stalinien. Et Trotski dut assurer les travailleurs que son insurrection, bien sûr, ne changerait pas les bases économiques du socialisme, pas question de rétablir la propriété privée. Bien sûr. Cinquante années plus tard, Mandel donnera les mêmes assurances en utilisant cette citation comme conclusion de son livre : la glasnost et la démocratisation de la société soviétique, poussées à bout, maintiendront et amélioreront la dictature du prolétariat et ne changeront pas la base économique de la société. Deux années plus tard, nous avons pu voir les bouleversements contre-révolutionnaires criminels qui ont été introduits et justifiés par ces propos mielleux.

La Révolution politique antibureaucratique trotskiste

Depuis soixante ans, les trotskistes prétendent qu’ils veulent renverser la bureaucratie dans les pays socialistes par une ´révolution politique´. La haine de Trotski pour le système socialiste, éclate dans ses qualifications de la direction bolchevique de l’Union soviétique : la caste des parvenus rapaces, l’oligarchie totalitaire, la nouvelle aristocratie, le gang criminel de Staline, (24) la nouvelle caste oppressive et parasitaire, la bureaucratie totalitaire, la clique autocratique, la hiérarchie d’asociaux et de déchets. (25) Ce langage, on le retrouve à la fin des années trente dans la littérature fasciste.

Selon Trotski, la mobilisation de toutes les forces opposées à la bureaucratie, conduira à la révolution politique qui débarrassera la société socialiste authentique des usurpateurs et des parasites de la bureaucratie. Cette théorie constitue, selon les affirmations du groupe Mandel lui-même, le nœud de la doctrine trotskiste : La théorisation de la dégénérescence bureaucratique de l’URSS et de la révolution politique, est l’acquis programmatique le plus important du mouvement trotskiste. La Révolution politique et les tâches qu’implique sa préparation, sont les véritables raisons d’être de la IVe Internationale. (26)

Des provocations au profit des nazis

La signification réelle de la théorie de la révolution politique a déjà été vérifiée au cours des luttes des années 1930. Toute la bourgeoisie occidentale a exprimé alors son appréciation positive des analyses pénétrantes de la révolution trahie, faites par Trotski. En réalité, Trotski s’est exprimé comme un enragé de l’anticommunisme et ses propos contre le Parti bolchevique et contre Staline ont été applaudis et continuent d’être applaudis par les idéologues de l’impérialisme. Limitons-nous à un exemple hautement significatif. En 1982, Henri Bernard, professeur émérite de l’Académie Militaire Royale de la Belgique, publie un livre pour alerter l’opinion publique contre le danger d’une agression soviétique. Il nous dit ceci : 1939 ressemble à 1982, les nazis d’alors sont les communistes d’aujourd’hui, l’antifasciste Einstein a trouvé un successeur en l’anticommuniste Soljenitsyne. (27)

Pour nous conduire à la menace terrifiante qui pèse sur l’Occident, en 1982, Henri Bernard a jugé utile de nous guider à travers toute l’histoire de l’Union soviétique, depuis 1917. Voici quelques phrases, cueillies le long du parcours. Lénine, sur le plan privé, était, tout comme Trotski, un être humain. Sa vie sentimentale ne fut pas dénuée de finesse. Trotski devait normalement succéder à Lénine. Malgré quelques divergences d’opinion, Lénine était resté plein d’affection pour Trotski. Il pensait à lui comme successeur. Il trouvait Staline trop brutal. Sur le plan intérieur, Trotski s’érigeait contre la bureaucratie effarante qui paralysait la machine communiste. Enfin, Trotski affirmait qu’un régime ne pouvait s’épanouir qu’avec une plus grande liberté d’opinion et un esprit critique constructif. Artiste, lettré, non-conformiste et souvent prophète, il ne pouvait s’entendre avec les dogmatiques primaires du Parti. (28)

Voilà dans quel esprit un des principaux chefs des services de renseignement militaire parle des mérites de Trotski. Dès 1938, au moment où l’agression hitlérienne pesait comme une menace constante sur l’Union soviétique, au moment où le Parti communiste menait une lutte décisive contre tous les éléments défaitistes et capitulards, au moment où le Parti mobilisait toutes ses forces pour la bataille gigantesque à venir, Trotski a fait de l’agitation comme un provocateur dont les propos devenaient des armes aux mains des agents nazis. En 1938, tous les communistes et tous les patriotes soviétiques se dévouaient corps et âme à la réalisation des préparatifs politiques et militaires en prévision de l’agression nazie. Les appels démentiels de Trotski à l’insurrection armée ne pouvaient trouver un écho que parmi les pires ennemis du socialisme. Voici quelques-uns des propos tenus par Trotski en 1938-1940. On ne peut assurer la défense du pays autrement qu’en détruisant la clique autocratique des saboteurs et des défaitistes. - 3 juillet 1938. (29) A ce moment, devant la menace nazie, les tensions étaient déjà très fortes en Union soviétique. Certains groupes opportunistes, pour qui les sacrifices pesaient trop lourd, et certains groupes de contre-révolutionnaires, avaient conçu des projets de coup d’Etat. L’épuration, tout à fait nécessaire en prévision de la guerre de résistance, était dirigée contre ces forces. Trotski leur offrait un nouvel argument pour appuyer leur agitation contre le Parti : la défaite de l’URSS contre les nazis est certaine, si Staline et les staliniens restent au pouvoir. Par conséquent, il faut détruire, par une insurrection, la direction actuelle du Parti et du pays. Ces propos correspondent exactement aux intentions des nazis qui voulaient provoquer une guerre civile interne pour réaliser plus facilement leurs plans de conquête.

Seul le renversement de la clique bonapartiste du Kremlin peut permettre la régénération de la puissance militaire de l’URSS. Quiconque défend directement ou indirectement le stalinisme, quiconque exagère la puissance de son armée, est le pire ennemi de la révolution, du socialisme et des peuples opprimés. -10 octobre 1938. (30) Notons que les nazis allemands ont cru à cette propagande, qui les a confortés dans leur détermination d’en finir avec le bolchevisme. Mais après six mois de guerre, ils ont du avouer qu’ils avaient gravement sous-estimé le potentiel militaire et la combativité soviétiques... Seule une insurrection du prolétariat soviétique contre l’infâme tyrannie des nouveaux parasites peut sauver ce qui subsiste encore, dans les fondements de la société, des conquêtes d’Octobre - 14 novembre 1938. (31)

Les conquêtes de la Révolution d’Octobre ne serviront le peuple que s’il se montre capable d’agir envers la bureaucratie stalinienne comme il le fit jadis envers la bureaucratie tsariste et la bourgeoisie. (...) Cela ne peut être fait que d’une seule façon: par les ouvriers, les paysans et les soldats de l’Armée rouge qui se dresseront contre la nouvelle caste d’oppresseurs et de parasites. Pour préparer cette levée en masse, il faut un nouveau parti, la Quatrième Internationale. - Mai 1940. (32) Le lecteur aura noté la date à laquelle cette prose délirante a été produite : mai 40. Depuis sept mois déjà, la France et l’Angleterre ont déclaré la guerre à l’Allemagne hitlérienne ; deux mois auparavant, la Finlande, alliée à l’Allemagne, a capitulé devant l’Union soviétique après trois mois de guerre. Staline essaie par tous les moyens de gagner du temps, mais il sait que, désormais, l’agression nazie peut se produire à tout moment. C’est dans ces conditions que Trotski lance ses provocations les plus infâmes, les plus criminelles : il appelle à une insurrection populaire, puis à une insurrection de l’armée contre la nouvelle caste des parasites, termes très populaires à l’époque chez les hitlériens. Comment les bolcheviks pouvaient-ils ne pas conclure que Trotski avait dégénéré au point d’agir comme un agent direct des hitlériens ? Par toutes ses déclarations anticommunistes de 1938 à 1940, Trotski et les petits groupes de ses acolytes étaient devenus des provocateurs, consciemment et inconsciemment, au service des nazis. Mais ils n’ont pas pu exercer la moindre influence sur le déroulement des combats. Grâce à un travail titanesque d’organisation de la population et de mobilisation pour l’Armée rouge et pour les formations de partisans armés, grâce à des efforts surhumains dans le domaine de la production militaire, de la construction de nouvelles usines, les bolcheviks ont été en mesure de préparer efficacement le pays à l’affrontement inévitable avec les criminels nazis. A la fin de la guerre antifasciste, un peu partout dans le monde, les multiples petites cliques trotskistes, étaient complètement déconsidérées et isolées. C’est Khrouchtchev qui a permis aux anticommunistes trotskistes de relever la tête, en attaquant l’œuvre gigantesque du camarade Staline dans des termes repris à la réaction mondiale. Aujourd’hui, la ligne de Khrouchtchev, approfondie et développée par Brejnev et Gorbatchev, a abouti à la restauration totale d’un capitalisme sauvage. Aujourd’hui, nous pouvons dire que celui qui n’est pas capable de reconnaître le caractère provocateur, anticommuniste et profasciste des propos cités de Trotski, n’a rien d’un communiste.

Mandel soutient les nazis ukrainiens

Voyons maintenant quelles forces politiques et sociales les trotskistes ont soutenu, au nom de leur révolution politique, depuis la seconde guerre mondiale. Lorsque les nazis, en 1941, ont occupé une partie de l’Union soviétique, ils ont créé et appuyé en Ukraine un mouvement nationaliste d’obédience nazie qui a massacré des centaines de milliers de Juifs, de Polonais et de communistes. En 1944, les nazis, lors de leur retraite, ont laissé des groupes fascistes ukrainiens, encadrés par des officiers allemands, derrière les lignes de l’Armée Rouge. Le groupe Mandel a acclamé cette contre-révolution nazie comme faisant partie de la révolution politique antibureaucratique ! Incroyable ? Jugez vous-même. En 1988, le groupe Mandel écrit ceci : Durant la Seconde guerre mondiale, la IVe Internationale a gravement sous-estimé les potentialités révolutionnaires du mouvement nationaliste ukrainien. L’Internationale a pris conscience de l’existence du mouvement révolutionnaire de libération nationale en Ukraine seulement cinq ans après la guerre, lorsque les guérilleros ukrainiens menaient leur dernier combat. (33)

Ici, les trotskistes s’affichent ouvertement comme des provocateurs au service direct des nazis. Les trotskistes ont repris, pour l’occasion, le mensonge répandu par les services secrets américains dès 1945, selon lequel les nationalistes ukrainiens auraient lutté contre Hitler et contre Staline. Qu’en est-il en réalité ? Dans une revue des anciens combattants du Front de l’Est, un officier allemand de la Waffen-SS expose son expérience en Ukraine. Il avoue que la population ukrainienne avait été très déçue par la politique allemande pendant l’occupation. Avant de se retirer, l’armée allemande avait formé la Division Galicie de la Waffen-SS, composée d’Ukrainiens...et encadrée par des officiers allemands. Le chef de l’Armée Insurrectionnelle ukrainienne, Melnik, prenait la décision très responsable de lutter sur deux fronts, contre les Soviets et contre les Allemands. (Contre les Allemands... qui étaient en train de se retirer.) L’officier nazi décrit alors les combats qu’il a livrés, avec ses Ukrainiens, contre l’Armée Rouge en juillet 1944. Le fait que des soldats ukrainiens et allemands se sont battus ensemble contre un ennemi commun, a donné une nouvelle dimension à l’histoire des relations germano-ukrainiennes. (34) Elle est réellement merveilleuse, la révolution politique trotskiste, lorsqu’elle a la Waffen-SS comme avant-garde !

Avec la contre-révolution à Berlin et à Budapest

La grande majorité de la population allemande a activement soutenu le régime hitlérien tout au long de la guerre. Cinq années après la défaite, l’influence des nazis était encore très présente, aussi bien en Allemagne de l’Est qu’en Allemagne de l’Ouest. A l’Ouest, des anciens nazis et collaborateurs des nazis restaient à la tête des grandes entreprises, de la magistrature et de l’armée. La guerre froide, déclenchée par les Etats-Unis et l’Angleterre, maintenait l’anticommunisme parmi les nostalgiques de l’Ordre Nouveau en RDA. Lorsqu’en 1953 éclate à Berlin-Est une émeute dirigée par d’anciens nazis et soutenue par les réseaux du général Gehlen, ancien chef des services secrets nazis passé à la CIA, Mandel acclame cette lutte antibureaucratique. La caste bureaucratique ne recule pas devant les crimes les plus révoltants. Cette leçon de l’histoire a déjà écrit par le sang sur les murs de Berlin en 1953. (35) En Hongrie, le régime fasciste de Horthy avait dominé le pays sans interruption de 1919 à 1944. En 1956 éclate la contre-révolution hongroise, lancée par les fascistes avec le soutien de la CIA, Mandel applaudira : La révolution hongroise d’octobre-novembre 1956 est allée le plus loin dans la voie de la révolution politique antibureaucratique pleinement épanouie. (36)

Ajoutons que ceux qui, à Budapest, en 1989, ont proclamé le règne de l’entreprise libre et demandé l’adhésion à l’Otan, déclaraient réaliser ainsi le programme de l’insurrection anticommuniste de 1956. Ils ont salué la mémoire du héros national Imre Nagy, qui, le 31 octobre 1956, avait rompu avec le Pacte de Varsovie et décrété la neutralité de la Hongrie... ce qui était exactement le mot d’ordre le plus avancé, formulé par Radio Free Europe. (37) La presse trotskiste a salué les grandes manifestations anticommunistes de l’été 1989 en Hongrie. Ainsi, Mandel écrit : Cette semaine, un million de personnes ont manifesté à Budapest pour rendre hommage à la mémoire du camarde Imre Nagy, le chef communiste du gouvernement de cette révolution qui a été fusillé par les staliniens. (38) (Entre parenthèses, la presse fasciste, elle aussi, a salué la mémoire de Nagy, cet éminent nationaliste exécuté par les stalinistes...) Plus loin, le même journal trotskiste affirmera : Imre Nagy a payé de sa vie son action courageuse à côtés des Conseils ouvriers du Grand Budapest de sa vie. Ces Conseils exigeaient la démocratie dans le cadre du socialisme. (39) Nous avons consacré un chapitre à la l’analyse de la contre-révolution armée de 1956 en Hongrie dans le livre L’URSS et la contre-révolution de velours.

Avec Solidarnosc, le pouvoir ouvrier

En Pologne, Solidarnosc a été présenté par les trotskistes comme une organisation engagée dans le combat contre la bureaucratie stalinienne et pour le socialisme prolétarien ! La IVe Internationale écrit en 1980 : Solidarnosc fonctionne objectivement de plus en plus, du moins sur le plan local et régional, comme un organe de double pouvoir; la révolution politique antibureaucratique a, en fait, déjà commencé en Pologne. L’expérience polonaise illustre le contenu prolétarien révolutionnaire des revendications démocratiques et nationales dans les Etats ouvriers bureaucratisés. (40) Toujours en 1981, les trotskistes se plaignent que Solidarnosc ne veut pas prendre le pouvoir, quoi qu’elle représente un pouvoir alternatif, celui des travailleurs. Les gens sont désarmés par l’incapacité de Solidarnosc de prendre le pouvoir. (...) Il serait particulièrement tragique en ce moment que la haine du totalitarisme puisse servir à désarmer les travailleurs confrontés à la dictature totalitaire. Un pouvoir a surgi contre l’Etat: le pouvoir des travailleurs polonais. (41) Et lorsqu’en 1989 Solidarnosc, forte du soutien de Reagan, de Bush, de madame Thatcher et de tous les services secrets occidentaux, s’apprête à prendre le pouvoir, Mandel n’a toujours pas changé d’opinion sur la nature de Solidarnosc et il affirme : La législation de Solidarnosc est une victoire pour la classe ouvrière. (42)

Avec la CIA, en Tchécoslovaquie

En 1990, en Tchécoslovaquie, le collaborateur notoire de Radio Free Europe et de la CIA, Vaclav Havel prend le pouvoir ; il fera du trotskiste Petr Uhl le directeur de l’Agence de presse tchécoslovaque, porte parole officielle du nouvel Etat bourgeois pro-américain ! Uhl écrit alors : On pourrait discuter dans quelle mesure la théorie de Trotski sur la révolution politique a été justifiée. Je pense que c’est en Tchécoslovaquie que la réalité est la plus proche de cette théorie. (43) Le 12 novembre, Mandel développe la même pensée qu’il pousse jusqu’à l’absurde (ou près qu’au sordide, comme vous voulez) : il compare la contre-révolution tchécoslovaque... à la grande révolution d’Octobre ! Dans leur compte-rendu, les trotskistes écrivent : Plus pétillant que jamais, notre camarade Ernest Mandel réaffirme qu’aucun doute n’est possible : Ce que nous vivons en RDA et en Tchécoslovaquie est une véritable révolution, avec une ampleur et une profondeur sans précédant depuis la révolution russe de 1917. (44)

Petr Uhl a aussi donné une excellente description de la révolution politique en Tchécoslovaquie en tant que révolution anticommuniste, réalisé par le front de toutes les forces réactionnaires. Uhl déclare : Il y avait ceux qui voyaient dans la Charte 77 un pas en direction de la révolution politique - c’était mon cas; d’autres voyaient un moyen de propager la parole de Christ. C’était un véritable laboratoire de tolérance. ´Tant qu’il s’agit de dire qu’on est contre le ‘communisme’, contre le stalinisme, contre la bureaucratie, tout le monde est d’accord. (45) Belle description du front regroupant les clérico-fascistes, les nationalistes réactionnaires, les sociaux-démocrates, les agents de Radio Free Europe et les trois trotskistes de service. Ajoutons que les trotskistes nous apprenaient, en décembre 1989, que l’histoire a pris en Tchécoslovaquie une revanche éclatante : Dubcek est réhabilité. (46) Quoique les communistes authentiques aient pu diverger d’opinion quant à savoir si l’intervention soviétique de 1968 était justifiée ou pas, ils sont unanimes dans leur analyse du Printemps de Prague comme contre-révolution de type social-démocrate. Nous avons consacré un chapitre à la Tchécoslovaquie entre 1968 et 1989, dans l’URSS et la contre-révolution de velours. Le lien entre les idées sociales-démocrates de Dubcek, en 1968, et les idées de la révolution de velours de Havel-Uhl y est analysé. Nous y discutons les points de vue de Castro, qui soutint l’intervention, et de Mao, qui la condamna.

La révolution prolétarienne en RDA !

A partir de septembre 1989, la bourgeoisie revancharde de l’Allemagne Fédérale soutient, avec ses moyens financiers énormes, avec ses stations de télévision et ses radios, l’agitation anti-communiste en RDA. Le groupe de Mandel prétend qu’une véritable révolution politique commence. (47) Deux semaines plus tard, Mandel salue la révolution prolétarienne en RDA ! La montée du mouvement de masse qui secoue la RDA a pris l’ampleur d’une véritable révolution. Ce mouvement dépasse tout ce qu’on a vu en Europe depuis mai 1968, sinon depuis la révolution espagnole. Le caractère prolétarien de la révolution qui a commencé en RDA, est attesté par l’énorme ébullition dans les entreprises. (48) Un mois plus tard, en décembre 1989, l’excitation de Mandel atteindra son comble. Je suis réellement excité par tout ce qui se passe à Berlin. Tout ce que Rosa Luxembourg, Trotski et Lénine ont toujours espéré peut maintenant être réalisé. La première révolution, depuis la révolution des Pays-Bas au XVIe siècle, qui n’est pas menacée par une intervention militaire étrangère. Nous nous trouvons ici en face de la première génération allemande, depuis près de deux cents ans, qui soit totalement antimilitariste et antinationaliste. Ce qui stimule mon enthousiasme c’est l’ampleur et la force exceptionnelle de ce mouvement populaire. Sur les cinq cent mille habitants de Leipzig, deux à trois cent mille sont descendus chaque lundi dans les rues, pendant huit semaines d’affilée. En Allemagne de l’Est, la tendance antisocialiste est particulièrement faible. Sur ces sept mille slogans, il n’y en avait pas un pour-cent qui était antisocialiste. Personne ne peut dire si la prochaine révolution aura lieu en Russie, en France, en Afrique du Sud ou en Espagne, mais il est certain que les révolutions est-allemande et tchèque feront encore des petits. (49)

Pour illustrer le caractère socialiste du mouvement en cours, la IVe Internationale cite une déclaration... d’un groupe social-démocrate. Or, la social-démocratie allemande est une force de choc de l’impérialisme allemand, puissance montante et expansionniste. La stratégie et la tactique mises en œuvre par Willy Brandt pour infiltrer, influencer, diviser et détruire le Parti communiste de la RDA, ont joué un grand rôle dans la dégénérescence opportuniste du SED. Voici le texte cité par les trotskistes : La démocratisation nécessaire de la RDA présuppose une contestation du monopole du pouvoir et de la prétention à la vérité du parti dominant. Pour nous, la formation d’un Parti social-démocrate est très importante. Nos orientations programmatiques : Etat de droit ; démocratie parlementaire et pluripartisme ; économie sociale de marché avec une rigoureuse interdiction du monopole ; liberté de créer des syndicats indépendants. (50) Ainsi, les trotskistes vont jusqu’à présenter un programme qui prône ouvertement le régime bourgeois, comme illustration du caractère prolétarien de la révolution politique en cours... Et Mandel qui affirma que moins d’un pour cent des slogans étaient contre le socialisme !

Glasnost et multipartisme contre les staliniens

Mandel a défini trois critères pour distinguer les partisans du stalinisme des forces favorables à la marche vers le socialisme démocratique et autogestionnaire : l’attitude envers la glasnost de Gorbatchev, envers le rôle dirigeant du Parti communiste et envers la répression sur la place Tien An Men. (51)

Vive la Glasnost !

Nous définissons la glasnost comme le processus de changements politiques qui élargit le champ d’exercice des libertés démocratiques, écrit Mandel. (52) Dans le livre L’Union soviétique et la contre-révolution de velours, nous avons consacré un chapitre entier à la démonstration que cinq années de glasnost ont préparé systématiquement les esprits à la restauration capitaliste intégrale, que la glasnost a ressuscité les idéaux de la grande bourgeoisie russe d’avant 1917, que la glasnost a donné la parole à tous les anticommunistes, à des hommes de la CIA comme William Colby, son ancien directeur ou au révérend Moon, à des adeptes du tsarisme et de l’Eglise orthodoxe tsariste, aux anciens collaborateurs avec les nazis, aux hommes de Vlassov et de Bandera. Mandel parla de libertés démocratiques en général, sans caractère de classe, au moment où Gorbatchev accordait la liberté à tous les contre-révolutionnaires qui voulaient enterrer définitivement les dernières structures et influences socialistes. L’idée la plus élémentaire du léninisme, est que le socialisme est une dictature de classe, unissant les travailleurs contre les forces de la bourgeoisie, contre les forces de l’exploitation. Nous reconnaissons que toute liberté, dit Lénine, si elle n’est pas subordonnée aux intérêts de la libération du travail de l’oppression capitaliste, est une duperie. (53)

A bas le parti unique !

La glasnost donna la parole à tous les courants anticommunistes, et elle permit aussi à toutes les forces capitalistes et pro-impérialistes de s’organiser et de lutter ouvertement pour la restauration. Mandel acclama en 1989 l’organisation de partis anticommunistes et contre-révolutionnaires en URSS. Le début d’élections véritables qui se manifeste aujourd’hui en URSS est un énorme pas en avant. Mais il faut qu’il y ait des élections réellement libres, avec liberté de constituer des tendances, des fractions et des partis divers, sans restrictions idéologiques. (54) En 1989-1990, Mandel a assisté à la réalisation de son rêve le plus cher, la légalisation de partis divers, sans restriction idéologique, et la nouvelle bourgeoisie soviétique s’est manifestée à travers des partis sociaux-démocrates, libéraux, démocrates-chrétiennes, nationalistes-tsaristes etc. Ce pluralisme bourgeois a scellé la liquidation finale du socialisme et la restauration complète du capitalisme. Aujourd’hui, la pratique de la lutte de classe a montré le caractère et la nature de cette revendication principale des trotskistes, formulée dès 1979. Lors de son neuvième Congrès mondial, le groupe Mandel a voté une résolution qui réinvente presque mot par mot les thèses anticommunistes du renégat Kautsky, contre lesquelles Lénine a mené sa célèbre polémique. Ainsi une nouvelle preuve a été fournie de cette vérité souvent répétée par le Parti bolchevique et par le camarade Staline : le trotskisme, c’est la social-démocratie de droite, parée d’un verbiage de gauche. Dans le chapitre : Parti unique ou pluripartismeª, Mandel écrit ceci : Si on dit que seuls les partis et organisations qui n’ont pas de programme bourgeois (et petits-bourgeois ?) peuvent être légalisés, où va-t-on tracer la ligne de démarcation ? Des partis ayant une majorité de membres originaires de la classe ouvrière, mais en même temps une idéologie bourgeoise, seront-ils interdits ? Quelle est a ligne de démarcation entre le ‘programme bourgeois’ et l’idéologie réformiste ? Doit-on dès lors interdire également les partis réformistes ? Supprimera-t-on la social-démocratie ? (...) Aucune véritable démocratie ouvrière n’est possible sans la liberté de constituer un système pluriparti. (55)

Oui, Lénine a supprimé les partis sociaux-démocrates, c’est-à-dire les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires. Parce que dans la guerre civile, ils ont lutté au côté du tsarisme, de la bourgeoisie et des forces interventionnistes et parce qu’ils ont été écrasés ensemble avec les forces féodales et bourgeoisies. Et Lénine a souvent souligné qu’un représentant intelligent de la grande bourgeoisie, Milioukov, comprenait parfaitement que dans un premier temps, seul un parti de gauche, social-démocrate, aurait une chance d’entraîner les masses dans la lutte antibolchevique. C’est pourquoi Milioukov pouvait se contenter de la seule légalisation d’un parti social-démocrate...

Ne pas réprimer la contre-révolution !

Jamais, le trotskisme ne perd des yeux son seul ennemi : le marxisme-léninisme, le mouvement communiste international. Ainsi, tout en niant bruyamment le danger d’une restauration, Mandel concentre ses attaques contre ceux qui dénoncent le processus contre-révolutionnaire en cours et qui affrontent effectivement la contre-révolution en marche. Au cours de l’année 1989, deux tendances politiques ont osé affronter la contre-révolution montante. D’abord, en Europe de l’Est, des forces qui ont depuis de longues années des orientations opportunistes, de type khrouchtchéviennes et qui ont pratiqué le suivisme vis-à-vis de l’Union soviétique, et qui se sont rendu compte des intentions réelles de Gorbatchev. Ensuite, le Parti communiste chinois qui a réprimé l’émeute antisocialiste de Beijing. Pour accélérer le processus de la restauration en Union soviétique, Gorbatchev a délibérément donné le feu vert à toutes les forces anticommunistes en Europe de l’Est. En y poussant la glasnost à sa conclusion logique, Gorbatchev voulait empêcher que les communistes authentiques des pays de l’Est et de l’Union soviétique puissent former un front anti-restaurateur. En même temps, la restauration intégrale en Europe de l’Est devrait encourager et aider les réformateurs en URSS.

Au moment où la restauration du capitalisme est pratiquement achevée en Pologne et en Hongrie, Mandel dit : L’Europe de l’Est est actuellement secouée par une crise sans égale depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Contrairement à ce qu’un jugement superficiel pourrait faire croire, la bourgeoisie européenne ne voit pas d’un bon œil cette déstabilisation. Elle n’a pas l’espoir de récupérer l’Europe de l’Est au capitalisme. (56) Une année plus tard, cette affirmation que l’impérialisme n’a pas l’espoir de récupérer les pays de l’Est, suffit pour qualifier Mandel de clown de la contre-révolution. Elle a servi à justifier son soutien à toutes les forces antisocialistes montant à l’assaut de la bureaucratie. Mandel minait toute vigilance envers la nouvelle bourgeoisie et l’impérialisme. Mais en même temps, Mandel faisait preuve d’une vigilance à toute épreuve envers les faibles forces communistes qui essayaient de résister à l’offensive bourgeoise ! On assiste à la coordination d’une sorte de ‘front international’ antigorbatchévien, incluant ceux que l’on nomme les ‘conservateurs’ en Roumanie, Tchécoslovaquie, Allemagne de l’Est, minorités néostaliniennes en Pologne et en Hongrie. (57)

En avril 1989, Mandel salue les progrès évidents de la restauration bourgeoise en Pologne et Hongrie, appelée expérience pluraliste. Havel est son héros, les adversaires de la restauration sont ses ennemis irréductibles. Au moment où des expériences de formes limitées de pluralisme ont lieu en Pologne et en Hongrie, la direction pragoise réaffirmait le principe du ‘rôle dirigeant du parti’. (...) La presse d’Allemagne de l’Est continue à soutenir la répression en Tchécoslovaquie et pousse à la mise en place d’un axe Prague-Berlin-Bucarest contre la perestroika. Havel a été dépeint par Neues Deutschland comme un provocateur. Envoyez des messages de solidarité à Vaclav Havel en prison. (58) Pour les trotskistes, toute répression des forces antisocialistes, toute emprisonnement d’agents subversifs travaillant pour la CIA, genre Havel, est un crime monstrueux.

En mai 1989, les étudiants anticommunistes de Beijing avaient acclamé Gorbatchev aux cris Vive la Glasnost et la Perestroika et Vive Solidarnosc. Lorsque l’émeute contre-révolutionnaire du 4 juin 1989 a été réprimée, Mandel a rejoint l’extrême droite mondiale, dirigée pour l’occasion par le Kuomintang, le parti fasciste régnant à Taiwan. Dans une première réaction aux événements de Beijing, le groupe Mandel écrit : La caste bureaucratique...ne recule pas devant les crimes les plus répugnants. Cette leçon de l’histoire a déjà été écrite avec du sang sur les murs de Berlin en 1953, de Prague en 1968, de Gdansk en 1970, et de Varsovie en 1981. L’ampleur des horreurs à Beijing n’a son pareil que dans la façon dont la révolution hongroise a été écrasée en 1956. (...) Les bourreaux de Beijing n’ont pas encore gagné la bataille. Ils ont hésité trop longtemps ! Aujourd’hui, le peuple chinois se révolte. L’insurrection se répand à travers le pays. L’armée éclate, une véritable guerre civile menace. (59) Tout comme les fascistes taiwanais, les trotskistes espéraient voir se développer en Chine une véritable guerre civile contre la caste bureaucratique. Puis Mandel lui-même a pondu une analyse théorique dans laquelle il affirme : La Commune de Beijing (!) d’avril-mai 1989 était le début d’une révolution politique authentique qui essayait de remplacer le pouvoir corrompu et inefficace d’une clique de despotes bureaucratiques par le véritable pouvoir des masses populaires. (...) Les masses qui s’insurgeaient à Beijing n’avaient aucun intérêt à restaurer le capitalisme. Elles n’avaient pas non plus l’intention de la faire. (60)

Heureusement, les trotskistes ne furent pas les seuls à sauver l’honneur, aussi se hâtent-ils de déclarer : Seul l’aile gauche du Parti communiste de l’URSS a sauvé l’honneur du communisme. Nous sommes fiers de nous trouver aujourd’hui, dans notre protestation contre la répression sanguinaire en Chine, coude à coude avec d’autres communistes. La première réaction fut celle de Boris Eltsine. Ce qui se passe en Chine, est un crime’ a déclaré le membre du Soviet Suprême, récemment élu. (61) Et voilà Mandel à nouveau fier de la compagnie de Eltsine. Dans l’essai intitulé Tien An Men 1989 : de la dérive révisionniste à l’émeute contre-révolutionnaire, nous avons apporté des preuves du véritable caractère du mouvement de Beijing.

Fang Li-zhi, le père spirituel incontesté de la contestation étudiante de Beijing, déclara le 17 janvier 1989 : Le socialisme, dans sa mouture Lénine-Staline-Mao, a été tout à fait discrédité. Est-ce que une économie libre peut être compatible avec la forme spécifiquement chinoise de gouvernement dictatorial ? La dictature socialiste est intimement liée à un système de propriété collective et son idéologie est antithétique du type de droits de propriété requis par une économie libre. Trois parmi les principaux dirigeants du mouvement de Beijing, Yan Jiaqi, Wuer Kaixi et Wang Runnan, se sont réfugiés en France et y ont créé la Fédération pour la Démocratie. Ils définissent leur objectif dans leur programme : développer l’économie d’initiative privée et mettre fin à la dictature d’un seul parti. Au nom du pluripartisme, les trois ont rejoint...le parti fasciste de Taiwan, le Kuomingtang. Wuer Kaixi, mis en évidence dans la presse trotskiste, a rencontré le 29 janvier 1990 le chef de l’espionnage taiwanais en Chine Populaire, John Chang, à qui il a dit : La communication entre les chinois anticommunistes est le premier pas vers l’unité. Yan Jiaqi et Wang Runnan se sont aussi rendus à Taiwan. Yan y déclara : Le fait que Taiwan ait un gouvernement démocratique, nous est le bienvenu. Cela me semble la base fondamentale pour la réunification de Taiwan et de la Chine continentale. Yueh Wu, le chef du soi-disant Syndicat Ouvrier Indépendant, très cher aux trotskistes, est arrivé à Taiwan, le 16 janvier 1990, à l’invitation de la... World Anti-Communiste League. (62) Ainsi, dans son effort pour distinguer les staliniens qui défendent les principes marxistes-léninistes des partisans du socialisme pluripartiste, Mandel a distingué un troisième critère : Un autre révélateur est l’attitude à l’égard de la répression sanglante de la Commune de Pékin. Dans le camp de ceux qui ont condamné les massacres de la place Tien An Men se placent presque tous les partis favorables à la glasnost... (63)

Les staliniens de Pyongyang à La Havana

En octobre 1989, Mandel range parmi les forces du stalinisme, les Partis Communistes chinois, allemand (RDA), vietnamien, roumain, tchécoslovaque, bulgare, japonais, indien (PCI-marxiste), nord-coréen albanais, portugais et les groupes qu’il qualifie de pro-albanais et de maoïstes. Et aussi le Parti communiste cubain.

Lorsque Mandel affirme que le PC cubain occupe une position à part, il fait référence à sa tactique particulière envers Cuba pour y aider à la destruction du Parti Communiste. Ceci apparaît clairement dans la thèse suivante qu’il développe : Les attaques de Fidel Castro et de la direction cubaine contre la glasnost, c’est-à-dire contre le processus de démocratisation partielle en cours en URSS, sont contraires aux intérêts du prolétariat soviétique, du prolétariat international et à ceux de la révolution cubaine. Elles risquent de provoquer une grave crise de légitimité de la direction cubaine elle-même aux yeux d’une partie des masses, surtout des jeunes. Les entraves à la liberté de pensée se multiplient à Cuba. Le Parti communiste se substitue aux masses. Cette régression idéologique pénible, est à la longue suicidaire. Castro ne peut pas lutter efficacement contre la dégénérescence bureaucratique de l’Etat cubain, parce qu’il rejette la glasnost, la démocratisation pluraliste, le contrôle institutionnalisé des masses. Il ne lui reste alors que la lutte bureaucratique contre la bureaucratie. C’est courir à l’échec certain, comme on l’a vu en URSS et en République populaire de Chine. (64)

Ceci montre bien que la haine des trotskistes envers le régime bureaucratique du parti unique s’étend aussi au parti unique cubain. Si l’approche tactique est différente, c’est parce que les trotskistes estiment qu’il seront plus efficaces pour détruire le mouvement communiste en Amérique Latine, en infiltrant le Parti communiste cubain et les partis qui sont proches de Cuba. Cela s’est déjà manifesté dans le travail destructif que ces anticommunistes ont pu mener pendant dix ans au sein du Front sandiniste. Maintenant, ils espèrent pouvoir s’approcher de l’aile progressiste, antibureaucratique, réformateur du Parti communiste cubain. Ils ont quelque espoir que les longues fréquentations des Cubains avec les Soviétiques aient suffi à former des partisans de la glasnost et du pluripartisme...

Entre-temps, nous avons eu l’occasion de vérifier en Europe de l’Est et en Union soviétique à quoi aboutissent les conseils judicieux d’un Mandel : au triomphe de la contre-révolution, au rétablissement intégral du capitalisme, à la résurgence du fascisme et du nationalisme réactionnaire, à un capitalisme des plus sauvages où des super-riches côtoient des millions d’hommes rejetés dans une misère inhumaine, à la guerre civile. Il n’y pas de doute que le Parti communiste cubain prendra les mesures qui s’imposent contre l’infiltration à Cuba de ces anticommunistes et contre-révolutionnaires professionnels.

Notes : (1) Trotski : L’appareil policier du stalinisme, Ed Union générale d’Editions, 1976, Collection 10-18, p.26 (Retour) (2) - Mandel, Inprecor, n°295, 16-29 octobre 1989, p.20 - (Retour) (3) Mandel : Où va l’URSS de Gorbatchev? Ed. La Brèche, Montreuil, 1989, p.20 et 23 - (Retour) (4) Rood, n°14, 15 août 1989 - (Retour) (5) Rood, 24 octobre 1989, p.6-7 - (Retour) (6) Rood, n° 24, 26 décembre 1989, p.1 - (Retour) (7) Mandel, Inprecor, n°295, 16-29 octobre 1989, p.20 - (Retour) (8) Inprecor, 11-24 septembre 1992, p. 19 - (Retour) (9) Temps Nouveau, n°38-1990, p.41-42 - (Retour) (10) Catherine Samary dans Argumenti e fakti, 2 décembre 1989, Inprecor, n°302, 9-23 février 1990, p.27 - (Retour) (11) Mandel : Où va l’URSS de Gorbatchev? Ed. La Brèche, Montreuil, 1989 p. 303 - (Retour) (12) Ibidem, p.305-306 - (Retour) (13) Inprecor, n°285, 3 avril 1989, p.4 - (Retour) (14) Sakharov: Mon pays et le monde, Ed. Seuil, 1975, p.75 - (Retour) (15) Gazet van Antwerpen, 18 septembre 1989, p.6 - (Retour) (16) Inprecor, n°304, 9-22 mars 1990, p.36 - (Retour) (17) Mandel, Financieel-Ekonomische Tijd, 23 mars 1990: Ernest Mandel : Gorbatchev is te vergelijken met Roosevelt en De Gaulle - (Retour) (18) Inprecor, hors série, 29 août 1991, p. 1-3 - (Retour) (19) Harry Mol, Rood, n°2, 22 janvier 1992, p.20 - (Retour) (20) Mandel : Où va l’URSS de Gorbatchev?, Ed. La Brèche, Montreuil, 1989 p.23 - (Retour) (21) Rood, 9 janvier 1990, p. 10 - (Retour) (22) Ibidem, p. 12 - (Retour) (23) Mandel: Où va l’URSS de Gorbatchev?, Ed. La Brèche, Montreuil, 1989 p.340 - (Retour) (24) Trotski: L’appareil policier du stalinisme, Union générale. d’Editions, Paris, 1976, collection 10-18, p.193, 256, 257, 247 - (Retour) (25) Trotski, La lutte antibureaucratique en URSS, Union générale. d’Editions, 1975, p.300, 301, 169, 213 - (Retour) (26) Turpin Pierre : Le trotskisme aujourd’hui, Ed. L’Harmattan, Paris, 1988, p. 61-62 - (Retour) (27) Bernard Henri, 1982, p.9 - (Retour) (28) Ibidem, p.48-49 - (Retour) (29) Trotski : L’appareil policier du stalinisme, Union générale. d’Editions, Paris, 1976, collection 10-18, p.169 - (Retour) (30) Ibidem, p.188 - (Retour) (31) Ibidem, p.206 - (Retour) (32) Ibidem, p.302-303 - (Retour) (33) Turpin Pierre : Le trotskisme aujourd’hui, Ed. L’Harmattan, Paris, 1988, p.23 - (Retour) (34) Berkenkruis, juin 1992, n°6, p.4-5, reprenant un article de Der Freiwillige, octobre 1956 - (Retour) (35) Rood, 6 juin 1989, p.2 - (Retour) (36) Inprecor, XIe Congrès mondial de la IVe Internationale, novembre 1979, p.250 - (Retour) (37) Martens Ludo : L’URSS et la contre-révolution de velours, Ed. EPO, Bruxelles, 1990, p.107 - (Retour) (38) Rood, 20 juin 1989, p. 6 - (Retour) (39) Rood, n°12, 20 juin 1989, p.12 - (Retour) (40) Inprecor, n°105, 6 juillet 1981, p.14 - (Retour) (41) Sean Connoly, Inprecor, n° 108, 14 septembre 1981, p.24 - (Retour) (42) Mandel, Inprecor, n° 283, 6 mars 1989, p.4 - (Retour) (43) Petr Uhl, Inprecor, n°304, 9-22 mars 1990, p.26 - (Retour) (44) Rood, 26 décembre 1989, p. 5 - (Retour) (45) Inprecor, n°296, 30 octobre-12 novembre 1989, p.4 - (Retour) (46) Rood, 26 décembre 1989, p. 8 - (Retour) (47) Inprecor, n°296, 30 oct-12 novembre 1989, p.4 - (Retour) (48) Mandel Inprecor, n°297, 13-26 novembre 1989, p.3 - (Retour) (49) Humo, 21 décembre 1989, p 18-20 - (Retour) (50) Groupe d’Initiative pour un Parti Social-Démocrate en RDA, 12 septembre 1989, dans: Inprecor, n°297, 13-26 novembre 1989, p.10 - (Retour) (51) Inprecor, n°295, 16-29 octobre 1989, p.15-16 - (Retour) (52) Mandel, Inprecor, n°295, 16-29 oct 1989, p. 15 - (Retour) (53) Lénine : Le Ier Congrès de l’enseignement extra-scolaire, 19 mai 1919, Tome 29, p.356-362 - (Retour) (54) Mandel, Inprecor, n° 283, 6 mars 1989, p.4 - (Retour) (55) Inprecor, numéro spécial, IXe Congrès mondial, 1979, p.236-237 - (Retour) (56) Mandel, Inprecor, n° 283, 6 mars 1989, p.4 - (Retour) (57) Inprecor, n°283, 6 mars 1989, p 3 - (Retour) (58) Inprecor, n°287, 1er Mai 1989, p.8-9 - (Retour) (59) Rood, 6 juin 1989, p.2 - (Retour) (60) Rood, 20 juin 1989, p. 6-7 - (Retour) (61) Rood, 20 juin 1989, p.6 et 12 - (Retour) (62) Tien An Men 1989 : de la dérive révisionniste à l’émeute contre-révolutionnaire, dans : Etudes marxistes, n°12, sept. 1991, Bruxelles, p. 62-63 - (Retour) (63) Inprecor, n°295, 16-29 octobre 1989, p.15-16 - (Retour) (64) Inprecor, n°295, 16-29 octobre 1989, p.18-19 (Retour)

 

Staline - Les questions du léninisme

- Tome I : La théorie de la révolution permanente

- Tome II : Le bilan de la discussion

Extrait - Les questions du léninisme - Tome I - La révolution d'Octobre et la tactique des communistes russes (Préface à l'ouvrage « Vers Octobre »).

II - Deux particularités de la révolution d'Octobre, ou Octobre et la théorie de la révolution permanente de Trotsky

Il existe deux particularités de la révolution d'Octobre qu'il est indispensable d'éclaircir avant tout, pour comprendre le sens intérieur et la portée historique de cette révolution.

Quelles sont ces particularités ?

C'est tout d'abord le fait que la dictature du prolétariat a surgi chez nous sur la base de l'union du prolétariat et des masses paysannes laborieuses, ces dernières étant guidées par le prolétariat. C'est, d'autre part, le fait que la dictature du prolétariat s'est affermie chez nous comme résultat de la victoire du socialisme dans un pays où le capitalisme était peu développé, tandis que le capitalisme subsistait dans les autres pays de capitalisme plus développé. Cela ne signifie pas, évidemment, que la révolution d'Octobre n'ait point d'autres particularités. Mais ce sont ces deux particularités qui nous importent en ce moment, non seulement parce qu'elles expriment clairement la nature de la révolution d'Octobre, mais aussi parce qu'elles dévoilent merveilleusement le caractère opportuniste de la théorie de la « révolution permanente ».

Examinons rapidement ces particularités.

La question des masses laborieuses de la petite bourgeoisie urbaine et rurale, la question de leur ralliement à la cause du prolétariat est une des questions capitales de la révolution prolétarienne. Dans la lutte pour le pouvoir, avec qui sera le peuple travailleur des villes et des campagnes, avec la bourgeoisie ou avec le prolétariat ? De qui sera-t-il la réserve ? De la bourgeoisie ou du prolétariat ? De là dépendent le sort de la révolution et la solidité de la dictature du prolétariat. Les révolutions de 1848 et de 1871 en France furent écrasées surtout parce que les réserves paysannes se trouvèrent du côté de la bourgeoisie. La révolution d'Octobre a vaincu parce qu'elle a su enlever à la bourgeoisie ses réserves paysannes, parce qu'elle a su les attirer du côté du prolétariat, en un mot, parce que le prolétariat s'est trouvé être, dans cette révolution, la seule force directrice de millions de travailleurs de la ville et de la campagne.

Qui n'a point compris cela ne comprendra jamais ni le caractère de la révolution d'Octobre, ni la nature de la dictature du prolétariat, ni les particularités de la politique intérieure de notre pouvoir prolétarien.

La dictature du prolétariat n'est pas une simple élite gouvernementale « intelligemment sélectionnée » par un « stratège expérimenté » et « s'appuyant rationnellement sur telle ou telle couche de la population. La dictature du prolétariat est l'union de classe du prolétariat et des masses paysannes laborieuses pour le renversement du capital, pour le triomphe définitif du socialisme, à condition que la force directrice de cette union soit le prolétariat.

Ainsi, il n'est pas question en l'occurrence de sous-estimer ou de surestimer « quelque peu » les possibilités révolutionnaires du mouvement paysan, comme aiment à s'exprimer les partisans de la « révolution permanente ». Il s'agit de la nature du nouvel Etat prolétarien, né de la révolution d'Octobre. Il s'agit du caractère du pouvoir prolétarien, des bases de la dictature même du prolétariat.

La dictature du prolétariat, dit Lénine, est une forme spéciale d'alliance de classe entre le prolétariat, avant-garde des travailleurs, et les nombreuses couches de travailleurs non-prolétaires (petite bourgeoisie, petits patrons, paysans, intellectuels, etc.) ou leur majorité, alliance dirigée contre le capital et ayant pour but le renversement complet de ce dernier, l'écrasement complet de la résistance de la bourgeoisie et de ses tentatives de restauration, l'instauration définitive et la consolidation du socialisme.

Et, plus loin :

Traduite en un langage plus simple, l'expression latine, scientifique, historico-philosophique de dictature du prolétariat signifie qu'une classe, celle des ouvriers urbains et en général des ouvriers industriels, est capable de diriger toute la masse des travailleurs et des exploités dans la lutte pour le renversement du joug capitaliste, pour le maintien et la consolidation de la victoire, pour la création du nouveau régime social, le régime socialiste, et pour la suppression complète des classes.

Telle est la théorie de la dictature du prolétariat selon Lénine.

L'une des particularisés de la révolution d'Octobre, c'est que cette révolution est une application classique de la théorie léniniste de la dictature du prolétariat.

Certains camarades croient que cette théorie est une théorie purement « russe », n'ayant de rapports qu'avec la situation russe. C'est là une erreur complète. Parlant des masses laborieuses appartenant aux classes non-prolétariennes, Lénine a en vue non seulement les paysans russes, mais aussi les éléments travailleurs des régions situées aux confins de l'Union soviétique et qui étaient, il n'y a pas encore très longtemps, des colonies de la Russie. Lénine ne se lassait pas de répéter que, sans une union avec ces masses des autres nationalités, le prolétariat de Russie ne pourrait vaincre. Dans ses articles sur la question nationale et dans ses discours aux congrès de l'Internationale communiste, il a souvent répété que la victoire de la révolution mondiale est impossible en dehors de l'union révolutionnaire, en dehors du bloc révolutionnaire du prolétariat des pays avancés avec les peuples opprimés des colonies asservies. Mais qu'est-ce donc que les colonies, sinon ces mêmes masses laborieuses opprimées, et avant tout les masses laborieuses de la paysannerie ? Qui ne sait que la question de la libération des colonies est en fait la question de la libération des masses laborieuses des classes non-prolétariennes de l'oppression et de l'exploitation du capital financier ?

Il faut en conclure que la théorie léniniste de la dictature du prolétariat n'est pas une théorie purement « russe », mais une théorie valable pour tous les pays. Le bolchévisme n'est pas seulement un phénomène russe. « Le bolchévisme, dit Lénine, est un modèle de tactique pour tous » (v. La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky).

Tels sont les traits caractéristiques de la première particularité de la révolution d'Octobre.

Quelle est la valeur de la théorie de la « révolution permanente » du camarade Trotsky du point de vue de cette particularité ?

Nous ne nous étendrons pas sur la position de Trotsky en 1905, quand il oublia purement et simplement les paysans comme force révolutionnaire en proposant le mot d'ordre : « Pas de tsar ! Gouvernement ouvrier ! », c'est-à-dire le mot d'ordre de la révolution sans les paysans. Radek lui-même, ce défenseur diplomate de la « révolution permanente », est obligé maintenant de reconnaître que la « révolution permanente » en 1905 était un « saut en l'air », un écart de la réalité (Pravda, 14 décembre 1924). Maintenant on considère à peu près unanimement que ce n'est plus la peine de s'occuper de ce fameux « saut en l'air ».

Nous ne nous étendrons pas non plus sur la position de Trotsky pendant la guerre, en 1915 par exemple, lorsque partant du fait que « nous vivons à l'époque de l'impérialisme », que l'impérialisme « oppose, non la nation bourgeoise à l'ancien régime, mais le prolétariat à la nation bourgeoise », il en conclut, dans son article « La lutte pour le pouvoir », que le rôle révolutionnaire des paysans doit diminuer, que le mot d'ordre de la confiscation de la terre n'a déjà plus l'importance d'auparavant (v. l'ouvrage « 1905 »). On sait que Lénine, critiquant cet article du camarade Trotsky, l'accusait alors de « nier le rôle des paysans », et disait :

Trotsky, en fait, aide les politiciens ouvriers libéraux de Russie, qui, le voyant « nier » le rôle du paysan, s'imaginent que nous ne voulons pas soulever les paysans pour la révolution.

Passons plutôt aux travaux plus récents de Trotsky sur cette question, aux travaux de la période où la dictature du prolétariat avait déjà eu le temps de s'affermir et où Trotsky avait eu la possibilité de vérifier sa théorie de la « révolution permanente » par les faits et de rectifier ses erreurs. Prenons la préface que Trotsky a écrite en 1922 pour son ouvrage intitulé : « 1905 ». Voici ce qu'il y dit de la « révolution permanente » :

C'est précisément dans l'intervalle qui sépare le 9 janvier de la grève d'octobre 1905 que l'auteur arriva à concevoir le développement révolutionnaire de la Russie sous l'aspect qui fut ensuite fixé par la théorie dite « de la révolution permanente ». Cette désignation quelque peu abstruse voulait exprimer que la révolution russe, qui devait d'abord envisager, dans son avenir le plus immédiat, certaines fins bourgeoises, ne pourrait toutefois s'arrêter là-dessus. La révolution ne résoudrait les problèmes bourgeois qui se présentaient à elle en première ligne qu'en portant le prolétariat au pouvoir. Et lorsque celui-ci se serait emparé du pouvoir, il ne pourrait se limiter au cadre bourgeois de la révolution. Tout au contraire, et précisément pour assurer sa victoire définitive, l'avant-garde prolétarienne devrait, dès les premiers jours de sa domination, pénétrer profondément dans les domaines interdits de la propriété aussi bien bourgeoise que féodale. Cela devait l'amener à des collisions non seulement avec tous les groupes bourgeois qui l'auraient soutenue au début de sa lutte révolutionnaire, mais aussi avec les larges masses paysannes dont le concours l'aurait poussée vers le pouvoir. Les contradictions qui dominaient la situation d'un gouvernement ouvrier, dans un pays retardataire où l'immense majorité de la population se composait de paysans, ne pouvaient trouver leur solution que sur le plan international, sur l'arène d'une révolution prolétarienne mondiale.

Ainsi s'exprime Trotsky au sujet de sa « révolution permanente ».

Il suffit de rapprocher cette citation de celles que nous avons données de Lénine sur la dictature du prolétariat, pour comprendre l'abîme qui sépare la théorie léniniste de la dictature du prolétariat et la théorie de la « révolution permanente » de Trotsky.

Lénine considère l'alliance du prolétariat et des couches travailleuses de la paysannerie comme la base de la dictature du prolétariat. Trotsky, au contraire, nous fait prévoir des « collisions » entre « l'avant-garde prolétarienne » et « les larges masses paysannes ».

Lénine parle de la direction prolétarienne des travailleurs et des masses exploitées. Trotsky, au contraire, nous montre des contradictions dans « la situation d'un gouvernement ouvrier » instauré « dans un pays retardataire où l'immense majorité de la population est composée de paysans ».

Selon Lénine, la révolution puise avant tout ses forces parmi les ouvriers et les paysans de la Russie même. D'après Trotsky, les forces indispensables ne peuvent être trouvées que « sur l'arène d'une révolution prolétarienne mondiale ».

Et que faire si la révolution mondiale se trouve retardée ? Y a-t-il alors quelque espoir pour notre révolution ? Trotsky ne nous laisse aucune lueur d'espoir, car « les contradictions » dans « la situation d'un gouvernement ouvrier... ne peuvent trouver leur solution que... sur l'arène d'une révolution prolétarienne mondiale ». On en déduit cette perspective : végéter dans ses propres contradictions et pourrir sur pied en attendant la révolution mondiale.

Qu'est-ce que la dictature du prolétariat selon Lénine ?

La dictature du prolétariat, c'est le pouvoir qui s'appuie sur l'alliance du prolétariat et des masses laborieuses de la paysannerie pour « le renversement complet du capital », pour l'édification définitive et l'affermissement du socialisme.

Qu'est-ce que la dictature du prolétariat selon Trotsky ?

C'est un pouvoir entrant «en collisions » avec « les larges masses paysannes » et ne cherchant la solution de ses « contradictions » que « sur l'arène de la révolution mondiale du prolétariat ».

En quoi cette « théorie de la révolution permanente » diffère-t-elle de la fameuse théorie du menchévisme sur la négation de l'idée de la dictature du prolétariat ?

En rien.

Nul doute possible. La « révolution permanente » n'est pas une simple sous-estimation des possibilités révolutionnaires du mouvement paysan. C'est une sous-estimation du mouvement paysan qui mène à la négation de la théorie léniniste de la dictature du prolétariat.

La « révolution permanente » de Trotsky est une des variétés du menchévisme.

Voilà en quoi consiste la première particularité de la révolution d'Octobre.

Quelle est la seconde particularité de cette révolution ?

Etudiant l'impérialisme, surtout pendant la guerre, Lénine est arrivé à la loi du développement économique et politique irrégulier, saccadé des pays capitalistes. D'après cette loi, le développement des entreprises, des trusts, des branches de l'industrie et des divers pays ne s'effectue pas régulièrement, dans un ordre arrêté, de telle façon qu'un trust, une branche de l'industrie ou un pays marche toujours en tête, et que les autres trusts ou pays retardent en conservant constamment leurs distances respectives. Ce développement s'accomplit, au contraire, par bonds, avec des interruptions dans le développement de certains pays et des bonds en avant dans le développement des autres. En outre, l'aspiration « parfaitement légitime » des pays retardataires à la conservation de leurs positions acquises et l'aspiration, non moins « légitime », des pays avancés à la conquête de nouvelles positions font que les collisions armées des Etats impérialistes sont une inéluctable nécessité. Il en a été ainsi, par exemple, de l'Allemagne, qui, il y a un demi-siècle, était un pays arriéré en comparaison de la France et de l'Angleterre. On peut en dire autant du Japon comparé à la Russie. On sait cependant qu'au début du XXe siècle déjà, l'Allemagne et le Japon avaient pris une telle avance que la première avait évincé la France et commençait à évincer l'Angleterre sur le marché mondial et que le second évinçait la Russie. C'est de ces contradictions qu'est sortie, comme on le sait, la guerre impérialiste.

Cette loi part du fait que :

1° « Le capitalisme s'est transformé en un système mondial d'étouffement colonial et financier des pays de la plus grande partie du globe par une poignée de pays « avancés » (Lénine) ;

2° « Le partage de ce « butin » s'effectue entre deux ou trois puissants rapaces armés jusqu'aux dents (Amérique, Angleterre, Japon), qui, pour régler le partage de leur butin, entraînent le monde entier dans leur guerre » (Lénine) ;

3° La croissance des contradictions à l'intérieur du système mondial d'oppression financière et l'inéluctabilité des collisions militaires font que le front impérialiste mondial devient facilement vulnérable pour la révolution et que la rupture de ce front dans certains pays est probable ;

4° Cette rupture a le plus de chances de se produire sur les points et dans les pays où la chaîne du front impérialiste est le plus faible, c'est-à-dire où l'impérialisme est le moins blindé et où la révolution peut le plus facilement se développer ;

5° C'est pourquoi la victoire du socialisme dans un seul pays, même peu développé au point de vue capitaliste, cependant que le capitalisme subsiste dans les autres pays plus avancés, est parfaitement possible et probable.

Telles sont, en résumé, les bases de la théorie léniniste de la révolution prolétarienne.

En quoi consiste la seconde particularité de la révolution d'Octobre ?

Elle consiste en ce que cette révolution est un modèle d'application pratique de la théorie léniniste de la révolution prolétarienne.

Qui n'a pas compris cette particularité de la révolution d'Octobre ne comprendra jamais ni le caractère international de cette révolution, ni sa formidable puissance internationale, ni sa politique extérieure spécifique.

L'irrégularité du développement économique et politique, dit Lénine, est, sans contredit, une loi du capitalisme. Il s'ensuit que la victoire du socialisme est possible au début dans un petit nombre de pays capitalistes, voire dans un seul. Le prolétariat victorieux de ce pays, après avoir exproprié les capitalistes et organisé chez lui la production socialiste, se soulèverait contre le reste du monde capitaliste, attirerait à lui les classes opprimées des autres pays, les soulèverait contre les capitalistes, emploierait même, au besoin, la force armée contre les classes exploiteuses et leurs Etats... Car l'union libre des nations dans le socialisme est impossible sans une lutte acharnée, plus ou moins longue, des républiques socialistes contre les Etats retardataires. (Lénine : Contre le courant.)

Les opportunistes de tous les pays affirment que la révolution prolétarienne ne peut éclater — si toutefois elle doit éclater quelque part selon leur théorie — que dans les pays industriellement avancés et que plus ces pays sont développés industriellement, plus le socialisme a de chances de victoire. De plus, ils excluent, comme une chose invraisemblable, la possibilité de la victoire du socialisme dans un seul pays, surtout si le capitalisme y est peu développé. Déjà pendant la guerre, Lénine, s'appuyant sur la loi du développement irrégulier des Etats impérialistes, oppose aux opportunistes sa théorie de la révolution prolétarienne sur la victoire du socialisme dans un seul pays, même peu développé au point de vue capitaliste.

On sait que la révolution d'Octobre a entièrement confirmé la justesse de la théorie léniniste de la révolution prolétarienne.

Que devient la « révolution permanente » de Trotsky du point de vue de la théorie léniniste de la révolution prolétarienne ?

Prenons la brochure Notre révolution (1906), où l'on trouve ces paroles de Trotsky :

Sans l'appui gouvernemental direct du prolétariat européen, la classe ouvrière de Russie ne pourra se maintenir au pouvoir et transformer sa domination temporaire en dictature socialiste durable. C'est là une chose indubitable.

Que signifient ces paroles de Trotsky ? Que la victoire du socialisme dans un seul pays, la Russie en l'occurrence, est impossible « sans l'appui gouvernemental direct du prolétariat européen », c'est-à-dire tant que le prolétariat européen n'aura pas conquis le pouvoir.

Qu'y a-t-il de commun entre cette « théorie » et la thèse de Lénine sur la possibilité de la victoire du socialisme « dans un pays capitaliste pris à part » ?

Rien, évidemment.

Mais admettons que cette brochure de Trotsky, éditée en 1906, lorsqu'il était difficile de définir le caractère de notre ponde pas entièrement aux vues adoptées plus tard par Trotsky. Voyons une autre brochure de Trotsky, son Programme de paix, paru à la veille de la révolution d'octobre 1917 et réédité actuellement (1924) dans son ouvrage « 1917 ». Dans cette brochure, Trotsky critique la théorie léniniste de la révolution prolétarienne sur la victoire du socialisme dans un seul pays et lui oppose le mot d'ordre des Etats-Unis d'Europe. Il affirme que la victoire du socialisme est impossible dans un seul pays, qu'elle n'est possible qu'en tant que victoire de plusieurs Etats d'Europe (Angleterre, Russie, Allemagne) groupés en Etats-Unis d'Europe. Il déclare sans ambages qu' « une révolution victorieuse en Russie ou en Angleterre est impossible sans la révolution en Allemagne et inversement ».

L'unique objection tant soit peu concrète au mot d'ordre des Etats-Unis, dit Trotsky, a été formulée dans le Social-Démocrate suisse [organe central des bolcheviks à cette époque] en ces termes : « L'irrégularité du développement économique et politique est la loi absolue du capitalisme. » D'où le Social-Démocrate concluait que la victoire du socialisme était possible dans un seul pays et que, par suite, il n'y avait pas de raison de faire dépendre la dictature du prolétariat dans chaque Etat pris à part de la formation des Etats-Unis d'Europe. Que le développement capitaliste des différents Etats soit irrégulier, cela est indiscutable. Mais cette irrégularité elle-même est très irrégulière. Le niveau capitaliste de l'Angleterre, de l'Autriche, de l'Allemagne ou de la France n'est pas le même. Mais, comparés à l'Afrique ou à l'Asie, tous ces Etats représentent 1' « Europe » capitaliste mûre pour la révolution sociale. Qu'aucun pays ne doive « atteindre » les autres dans sa lutte, c'est là une pensée élémentaire qu'il est utile et indispensable de répéter pour que l'idée de l'action internationale parallèle ne soit pas remplacée par l'idée de l'expectative et de l'inaction internationales. Sans attendre les autres, nous commençons et nous continuons la lutte sur le terrain national, avec l'entière certitude que notre initiative donnera le branle à la lutte dans les autres pays; et si cela n'avait pas lieu, on ne saurait espérer — l'expérience historique et les considérations théoriques sont là pour le démontrer — que, par exemple, la Russie révolutionnaire pourrait résister à l'Europe conservatrice, ou que l'Allemagne socialiste pourrait demeurer isolée dans le monde capitaliste.

Comme on le voit, c'est encore la même théorie de la victoire simultanée du socialisme dans les principaux pays d'Europe, théorie qui exclut la théorie léniniste de la révolution et de la victoire du socialisme dans un seul pays.

Il est indiscutable que, pour être entièrement garanti contre le rétablissement de l'ancien ordre de choses, les efforts combinés des prolétaires de plusieurs pays sont nécessaires. Il est hors de doute que si notre révolution n'avait pas été soutenue par le prolétariat d'Europe, le prolétariat de Russie n'eût pu résister à la pression générale, de même que, sans l'appui de la révolution russe, le mouvement révolutionnaire d'Occident n'eût pu se développer aussi rapidement qu'il l'a fait après l'avènement de la dictature prolétarienne en Russie. Il est hors de doute que nous avons besoin d'appui. Mais qu'est-ce que l'appui du prolétariat d'Europe occidentale à notre révolution ? Les sympathies des ouvriers européens pour notre révolution, leur empressement à déjouer les plans d'intervention des impérialistes constituent-ils un appui, une aide sérieuse ? Oui, sans nul doute. Sans cet appui, sans cette aide non seulement des ouvriers européens, mais aussi des colonies et des pays asservis, la dictature prolétarienne en Russie se fût trouvée en mauvaise posture. A-t-il suffi jusqu'à présent de cette sympathie et de cette aide, qui sont venues s'ajouter à la puissance de notre armée rouge et au dévouement des ouvriers et des paysans russes prêts à défendre de leurs poitrines la patrie socialiste, pour repousser les attaques des impérialistes et conquérir la sécurité nécessaire à un travail de construction sérieux ? Oui, cela a suffi. Cette sympathie va-t-elle en augmentant ou en diminuant ? Elle augmente incontestablement. Existe-t-il chez nous, par conséquent, des conditions favorables non seulement pour mener de l'avant l'organisation de l'économie socialiste, mais encore pour venir en aide aux ouvriers d'Europe occidentale comme aux peuples opprimés de l'Orient ? Oui, ces conditions existent. C'est ce que dit éloquemment l'histoire de sept années de dictature prolétarienne en Russie. Peut-on nier qu'un puissant essor dans le domaine du travail ait déjà commencé chez nous ? Non, on ne peut le nier.

Quelle signification peut avoir, après tout cela, la déclaration de Trotsky sur l'impossibilité pour la Russie révolutionnaire de résister à l'Europe conservatrice ? Elle signifie que Trotsky, premièrement, ne sent pas la puissance intérieure de notre révolution ; deuxièmement, qu'il ne comprend pas l'importance inestimable de l'appui moral apporté à notre révolution par les ouvriers d'Occident et les paysans d'Orient ; troisièmement, qu'il ne saisit pas le mal intérieur qui ronge actuellement l'impérialisme.

Emporté par sa critique de la théorie léniniste de la révolution prolétarienne, Trotsky, à son insu, s'est confondu lui-même dans son Programme de paix paru en 1917 et réédité en 1924.

Mais peut-être cette brochure de Trotsky est-elle aussi périmée et ne correspond-elle plus à ses vues actuelles ? Prenons les ouvrages plus récents que Trotsky a composés après la victoire de la révolution prolétarienne dans un seul pays, en Russie. Prenons, par exemple, sa Postface. (1922) à la nouvelle édition de sa brochure Programme de paix.

Voici ce qu'il y dit :

L'affirmation que la révolution prolétarienne ne peut se terminer victorieusement dans le cadre national, affirmation que l'on trouve répétée à plusieurs reprises dans le Programme de paix, semblera probablement à quelques lecteurs démentie par l'expérience presque quinquennale de notre République soviétiste. Mais une telle conclusion serait dénuée de fondement. Le fait qu'un Etat ouvrier, dans un pays isolé et, en outre, arriéré, a résisté au monde entier, témoigne de la formidable puissance du prolétariat qui, dans les autres pays plus avancés, plus civilisés, sera capable de véritables prodiges. Mais si nous avons résisté politiquement et militairement en tant qu'Etat, nous ne sommes pas encore arrivés à l'édification de la société socialiste et nous ne nous en sommes même pas approchés... Tant que la bourgeoisie est au pouvoir dans les autres Etats européens, nous sommes obligés, pour lutter contre l'isolement économique, de rechercher des ententes avec le monde capitaliste; on peut dire aussi avec certitude que ces ententes peuvent à la rigueur nous aider à guérir telles ou telles blessures économiques, à faire tel ou tel pas en avant, mais que le véritable essor de l'économie socialiste en Russie ne sera possible qu'après la victoire du prolétariat dans les principaux pays d'Europe.

Ainsi s'exprime Trotsky, qui, s'efforçant obstinément de sauver sa « révolution permanente » de la banqueroute définitive, se met en contradiction flagrante avec la réalité.

Ainsi, quoi qu'on fasse, non seulement « on n'est pas arrivé » à instaurer la société socialiste, mais on ne s'en est même pas « approché ». Certains, paraît-il, nourrissaient l'espoir d' « ententes avec le monde capitaliste », mais ces ententes non plus, paraît-il, n'ont rien donné, parce que, quoi qu'on fasse, le « véritable essor de l'économie socialiste » demeurera impossible tant que le prolétariat n'aura pas vaincu « dans les pays les plus importants d'Europe ».

Et comme il n'y a pas encore de victoire en Occident, il ne reste plus à la révolution russe qu'à pourrir sur pied ou à dégénérer en Etat bourgeois.

Ce n'est pas sans raison que Trotsky parle, depuis deux ans déjà, de la « dégénérescence » de notre parti.

Ce n'est pas sans raison qu'il prédisait l'année dernière la « fin » de notre pays.

Comment concilier cette étrange « perspective » avec celle de Lénine selon laquelle la nouvelle politique économique nous donnera la possibilité de « construire les bases de l'économie socialiste » ?

Comment concilier cette désespérance « permanente » avec ces paroles de Lénine :

Dès à présent, le socialisme n'est plus une question d'avenir lointain, une sorte de vision abstraite ou d'icône... Nous avons introduit le socialisme dans la vie courante et, maintenant, nous devons nous rendre compte de la situation. Voilà notre tâche d'aujourd'hui, voilà le problème de notre époque. Permettez-moi de terminer en exprimant la certitude que, si ardu que soit ce problème, si nouveau qu'il soit en comparaison de l'ancien et quelques difficultés qu'il nous cause, nous allons, tous ensemble et coûte que coûte, le résoudre, non en un jour, mais en plusieurs années, et de telle façon que, de la Russie de la Nep, sorte la Russie socialiste.

Comment concilier cette désespérance « permanente » avec ces autres paroles de Lénine :

Possession par l'Etat des principaux moyens de production, possession du pouvoir politique par le prolétariat, alliance de ce prolétariat avec la masse immense des petits paysans, direction assurée de la paysannerie par le prolétariat, etc., n'est-ce pas là tout ce qu'il nous faut pour pouvoir, avec la seule coopération (que nous traitions auparavant de mercantile et que nous avons maintenant, jusqu'à un certain point, le droit de traiter ainsi sous la Nep), procéder à la construction pratique de la société socialiste intégrale ? Ce n'est pas là encore la construction de la société socialiste, mais c'est tout ce qui est nécessaire et suffisant pour cette construction (De la coopération).

Il est clair que les vues de Trotsky ne peuvent, en l'occurrence, se concilier avec celles de Lénine. La « révolution permanente » de Trotsky est la négation de la théorie léniniste de la révolution prolétarienne, et, inversement, la théorie léniniste de la révolution prolétarienne est la négation de la théorie de la « révolution permanente ».

Manque de foi dans les forces et les capacités de notre révolution, manque de foi dans les forces et les capacités du prolétariat de Russie, tel est sous-sol de la théorie de la « révolution permanente ».

Jusqu'à présent, on ne soulignait ordinairement qu'un côté de la « révolution permanente » : le scepticisme à l'égard des possibilités révolutionnaires du mouvement paysan. Maintenant, pour être juste, il est nécessaire d'en mettre en lumière un autre côté : l'incroyance aux forces et aux capacités du prolétariat de Russie.

En quoi la théorie de Trotsky diffère-t-elle de la théorie courante du menchévisme selon laquelle la victoire du socialisme dans un seul pays, surtout dans un pays arriéré, est impossible sans la victoire préalable de la révolution prolétarienne « dans les principaux pays de l'Europe occidentale » ?

Au fond, ces deux théories sont identiques. Le doute n'est pas possible: la théorie de la « révolution permanente » de Trotsky est une variété du menchévisme.

Ces derniers temps, nombre de diplomates «à la manque» se sont efforcés de montrer dans notre presse que la théorie de la «révolution permanente» était conciliable avec le léninisme. Sans doute, disent-ils, cette théorie ne convenait pas en 1905. Mais l'erreur de Trotsky réside en ce qu'il anticipait, essayant d'appliquer à la situation de 1905 ce qui était alors inapplicable. Mais, par la suite, disent-ils, et notamment en 1917 lorsque la révolution fut arrivée à complète maturité, la théorie de Trotsky se trouva tout à fait à sa place. On devine sans peine que le principal de ces diplomates est le camarade Radek. Lisez plutôt:

La guerre creusa un abîme entre les paysans aspirant à la conquête de la terre et à la paix et les partis petits-bourgeois, elle jeta les paysans sous la direction de la classe ouvrière et de son avant-garde, le parti bolchevik. Alors, ce qui devint possible, ce fut non pas la dictature de la classe ouvrière et de la paysannerie, mais la dictature de la classe ouvrière s'appuyant sur la paysannerie. Ce que Rosa Luxembourg et Trotsky en 1905 avançaient contre Lénine [c'est-à-dire la « révolution permanente »] devint en fait la deuxième étape du développement historique (Pravda, 21 février 1924).

Là-dedans, pas un mot qui ne soit un escamotage.

Il est faux que, pendant la guerre, « ce qui devint possible, ce fut non pas la dictature de la classe ouvrière et de la paysannerie, mais la dictature de la classe ouvrière s'appuyant sur la paysannerie ». En réalité, la révolution de février 1917 fut la réalisation de la dictature du prolétariat et des paysans, combinée d'une façon particulière avec la dictature de la bourgeoisie.

Il est faux que la théorie de la « révolution permanente », que Radek passe pudiquement sous silence, ait été élaborée en 1905 par Rosa Luxembourg et Trotsky. En réalité, cette théorie est l'œuvre de Parvus et de Trotsky. Maintenant, après dix mois, Radek rectifie, jugeant nécessaire de tancer Parvus pour la « révolution permanente » (voir son article sur Parvus dans la Pravda). Mais la justice exige de Radek qu'il tance également le compagnon de Parvus, le camarade Trotsky.

Il est faux que la théorie de la « révolution permanente », démentie par la révolution de 1905, se soit avérée juste pour « la deuxième étape du développement historique », c'est-à-dire pendant la révolution d'Octobre. Tout le développement de la révolution d'Octobre a montré et démontré l'inconsistance de cette théorie et sa complète incompatibilité avec les bases du léninisme.

Ni discours, ni procédés diplomatiques n'arriveront à masquer le gouffre béant qui sépare la théorie de la « révolution permanente » et le léninisme.

Extrait - Les questions du léninisme - Tome II - Rapport politique du C.C. au XVe congrès du P.C. de l'U.R.S.S. - Décembre 1927

2. Le bilan de la discussion

(...)

Quel est le bilan de la discussion? On le connaît. Jusqu'à hier, 724.000 camarades ont voté pour le Parti et un peu plus de 4.000 pour l'opposition. Les membres de l'opposition criaient que le C.C. s'est détaché du Parti, que le Parti s'est détaché de la classe ouvrière, que, dans d'autres conditions, l'opposition aurait sûrement 99 % des membres du Parti. Mais, en fait, l'opposition n'a même pas pour elle

1  % des membres du Parti. Voilà le bilan.

D'où vient que le Parti, dans sa totalité, et, ensuite, toute la classe ouvrière aient à tel point isolé l'opposition?

Il y a, pourtant, en tête de l'opposition, des noms bien connus, des gens qui savent se faire de la réclame...

Des voix : C'est juste!

...des personnes qui ne sont pas atteintes de modestie (Applaudissements), qui savent se vanter et se présenter avantageusement. Cela vient du fait que le groupe dirigeant de l'opposition s'est montré comme un groupe d'intellectuels petits-bourgeois détachés de l'existence, de la révolution, du Parti, de la classe ouvrière.

Des voix : C'est juste! (Applaudissements.)

J'ai parlé, précédemment, des succès de notre travail, de nos progrès dans l'industrie, dans le commerce, dans l'ensemble de l'économie, dans le domaine de la politique extérieure. Mais l'opposition ne se soucie pas de ces progrès. Elle ne les voit pas, car elle ne veut pas les voir. Elle ne veut pas les voir, en partie à cause de son ignorance, en partie à cause d'une obstination propre aux intellectuels détachés de l'existence.

3. Les divergences fondamentales entre le Parti et l'opposition

Vous allez demander en quoi consistent finalement les divergences entre le Parti et l'opposition, quelles questions font l'objet de ces divergences? Sur toutes les questions nous sommes en désaccord avec l'opposition.

Des voix : C'est juste!

J'ai lu, récemment, la déclaration d'un ouvrier sans parti de Moscou qui voulait faire ou qui a déjà fait son adhésion au Parti. Il formule la question des divergences entre le Parti et l'opposition comme suit :

Auparavant, nous cherchions en quoi consistaient les divergences entre le Parti et l'opposition, mais aujourd'hui on se demande sur quel point l'opposition est d'accord avec le Parti. (Rires, applaudissements.) Sur toutes les questions, elle est contre le Parti, et si j'étais partisan de l'opposition, je n'entrerais pas au Parti. (Rires, applaudissements.) (Voir Izvestia n° 264.)

Voilà comment un ouvrier russe caractérise, d'une manière brève, mais juste, l'opposition. Je crois que c'est la caractéristique la meilleure et la plus exacte de l'attitude de l'opposition à l'égard du Parti, de son idéologie, de son programme et de sa tactique. C'est précisément parce que l'opposition est en désaccord avec le Parti sur toutes ces questions qu'elle est un groupe ayant une idéologie à elle, un programme et une tactique propres, des principes d'organisation à elle. L'opposition a tout ce qu'il faut pour former un nouveau parti. Il ne lui manque qu'une « bagatelle » : les forces nécessaires. (Rires, applaudissements.)

Je citerai sept points qui sont l'objet de divergences entre le Parti et l'opposition.

La possibilité d'édifier victorieusement le socialisme dans notre pays. Je n'énumérerai pas les documents et les déclarations de l'opposition sur cette question. Ils sont connus de tous, il est inutile de les répéter. Il est clair pour tous que l'opposition nie la possibilité d'édifier victorieusement le socialisme dans notre pays. Par là même, elle glisse directement et ouvertement à la position des menchéviks. Ce point de vue de l'opposition n'est pas nouveau chez ses chefs actuels. C'est en partant du même principe que Kaménev et Zinoviev refusèrent de participer au soulèvement d'Octobre. Ils déclarèrent alors qu'en déclenchant le soulèvement nous allions à notre perte, qu'il fallait attendre l'Assemblée constituante, que les conditions pour le socialisme n'étaient pas encore mûres et ne viendraient pas de sitôt à maturité. Trotski partit du même point de vue lorsqu'il se décida à prendre part au soulèvement. Car, il disait ouvertement que, si la révolution prolétarienne victorieuse en Occident ne nous apportait pas son aide dans un avenir plus ou moins rapproché, il serait insensé de croire que la Russie révolutionnaire pourrait résister à l'Europe conservatrice.

En effet, comment Kaménev et Zinoviev d'une part, Trotski, d'autre part, puis Lénine et le Parti allèrent-ils à l'insurrection? C'est une question très intéressante dont il vaut la peine de parler. Vous savez que Kaménev et Zinoviev n'y allèrent qu'à leur corps défendant, contraints par Lénine et sous la menace d'être exclus du Parti (Rires, applaudissements) ; ils se virent donc obligés de marcher au soulèvement. (Rires, applaudissements.) Trotski y alla de son gré, mais en faisant des réserves qui, à ce moment déjà, le rapprochaient de Kaménev et de Zinoviev. Notons que, précisément avant la révolution d'Octobre, en juin 1917, Trotski trouva à propos de rééditer, à Léningrad, sa vieille brochure le Programme de la paix, comme pour montrer qu'il marchait au soulèvement sous son propre drapeau. Que dit-il dans cette brochure? Il y polémise contre Lénine sur la possibilité d'une victoire du socialisme dans un seul pays; il considère que la conception de Lénine, dans cette question, est fausse et il affirme que, tout en reconnaissant la nécessité de prendre le pouvoir, il se rend compte que, sans l'aide venue à temps de la part des ouvriers victorieux de l'Europe occidentale, il serait insensé de croire que la Russie révolutionnaire pourrait subsister en face de l'Europe conservatrice. Il accuse d'étroitesse nationale celui qui ne comprend pas sa critique. Voici un extrait de cette brochure de Trotski:

Sans attendre les autres, nous commençons la lutte et la poursuivons dans notre pays, convaincus que notre initiative donnera le branle dans d'autres pays. Mais si cela n'arrive pas, il serait insensé de croire — l'expérience de l'histoire et les considérations théoriques le prouvent — que la Russie révolutionnaire, par exemple, puisse résister à l'Europe conservatrice... Considérer les perspectives de la révolution sociale dans les cadres nationaux signifierait devenir la victime de la même étroitesse nationale qui est l'essence même du social-patriotisme (Trotski : 1917, édition russe, tome II, 1e partie, page 90.)

Telles furent, camarades, les réserves faites par Trotski et qui nous expliquent les racines et les causes initiales de son bloc actuel avec Kaménev et Zinoviev.

Voyons comment Lénine et le Parti marchèrent au soulèvement. Firent-ils, eux aussi, des réserves? Non, aucune. Je cite un extrait d'un article remarquable de Lénine: « Le programme de guerre de la révolution prolétarienne », publié à l'étranger, en septembre 1917:

Le socialisme vainqueur dans un seul pays n'exclut nullement la possibilité de guerre en général. Au contraire, il la présuppose. Le développement du capitalisme se poursuit d'une façon très inégale dans les divers pays. Il ne peut en être autrement avec une production marchande. D'où, la conclusion irréfutable : le socialisme ne peut vaincre en même temps dans tous les pays. Il vaincra au début dans un ou plusieurs pays, mais les autres resteront encore un certain temps des pays bourgeois ou prébourgeois. Cela ne manquera pas de provoquer non seulement des frictions, mais aussi des efforts directs de la bourgeoisie des autres pays pour écraser le prolétariat victorieux de l'Etat socialiste. Une guerre dans de telles conditions serait, pour nous, une guerre légitime et juste. Ce serait une guerre pour le socialisme, pour la libération des autres peuples de la bourgeoisie. Lénine : « Le programme de guerre de la révolution prolétarienne», Annales de l'Institut Lénine, fascicule n° 2, Page 7.)

Vous constatez, camarades, que la thèse de Lénine est toute différente. Trotski allait au soulèvement en faisant des réserves qui le rapprochaient de Kaménev et de Zinoviev, en affirmant qu'un gouvernement prolétarien ne représente, par lui-même, rien de particulier si l'aide du dehors se fait attendre. Lénine, au contraire, allait au soulèvement sans aucune réserve, en affirmant que le pouvoir prolétarien dans notre pays doit servir de base pour aider les prolétaires des autres pays à se libérer du joug de la bourgeoisie.

C'est ainsi que les bolcheviks allèrent à l'insurrection d'Octobre et c'est la raison pour laquelle Trotski trouva, dix ans après la révolution d'Octobre, un langage commun avec Kaménev et Zinoviev.

On peut s'imaginer, dans les termes suivants, le dialogue échangé entre Trotski d'une part, Kaménev et Zinoviev de l'autre, lorsqu'ils formèrent le bloc de l'opposition.

Kaménev et Zinoviev s'adressant à Trotski : « Voyez-vous, cher camarade, en définitive nous avions raison d'affirmer qu'il ne fallait pas faire l'insurrection d'Octobre, qu'il fallait attendre l'Assemblée constituante, etc. Aujourd'hui tout le monde voit que le pays, le pouvoir, sont atteints de dégénérescence, que nous allons à notre perte et que nous ne réaliserons pas le socialisme. Il ne fallait pas faire l'insurrection. Vous y êtes allé de plein gré ; vous avez commis une grande faute. »

Trotski répond : « Non, chers collègues, vous êtes injustes à mon égard. Je suis bien allé à l'insurrection, mais vous avez oublié de dire comment j'y suis allé: en faisant des réserves. (Hilarité générale.) Et comme il est évident que maintenant nous n'avons aucune aide à attendre du dehors, il est clair que nous allons à notre perte comme je l'ai prédit, en son temps, dans ma brochure le Programme de la paix. »

Zinoviev et Kaménev : « Cela pourrait bien être vrai. Nous avions oublié cette réserve. Maintenant il est clair que notre bloc a bien une base idéologique. » (Hilarité générale. Applaudissements.)

Voilà comment a été trouvée la conception de l'opposition qui nie la possibilité d'édifier victorieusement le socialisme dans notre pays.

Que signifie-t-elle ? Elle est une capitulation. Devant qui? Il est évident que c'est une capitulation devant les éléments capitalistes de notre pays et devant la bourgeoisie mondiale. Que sont devenus les phrases de gauche, les gestes révolutionnaires? Il n'en est rien resté. Si vous secouez notre opposition, si vous rejetez sa phraséologie révolutionnaire, vous verrez qu'il n'en reste que la capitulation. ( Applaudissements.)

La dictature du prolétariat. Existe-t-elle chez nous, oui ou non ? Singulière question. (Rires.) Elle est posée, pourtant, par l'opposition, dans chacune de ses déclarations. L'opposition prétend que nous subissons une dégénérescence thermidorienne. Que signifie cela? Cela suppose que nous n'avons pas de dictature du prolétariat, que notre économie et notre politique s'effondrent et sont en régression, que nous allons non vers le socialisme, mais vers le capitalisme. Tout cela a quelque chose d'étrange et d'absurde, mais l'opposition insiste. Voilà, camarades, une nouvelle divergence. C'est sur cela que repose la fameuse thèse clemenciste de Trotski. Si le pouvoir a dégénéré, s'il dégénère, vaut-il la peine de l'épargner, de le défendre ? Il est évident que non. S'il se trouve un moment favorable pour « supprimer » ce pouvoir, si, par exemple, l'ennemi arrive à 80 kilomètres de Moscou, il faudra évidemment en profiter pour balayer ce pouvoir et le remplacer par un autre, par un pouvoir clemenciste, c'est-à-dire trotskiste. Il est clair qu'il n'y a rien là de léniniste; c'est du pur menchévisme. L'opposition en est arrivée au menchévisme.

Le bloc entre les ouvriers et les paysans moyens. L'opposition a toujours caché son attitude négative sur l'idée d'un tel bloc. Sa plate-forme, ses contre-thèses sont remarquables moins par ce qui y est dit que par ce qu'elles s'efforcent de cacher à la classe ouvrière. Mais il s'est trouvé un homme, I. N. Smirnov, également leader de l'opposition, qui eut le courage de dire la vérité sur l'opposition et de la montrer telle qu'elle est. Voici ce qu'il dit : « Nous allons à notre perte; si nous voulons nous sauver, il nous faut rompre avec les paysans moyens. » Ce n'est pas très intelligent; par contre, c'est tout à fait clair. Ici, chacun aperçoit déjà le bout de l'oreille menchévik.

Le caractère de notre révolution. Si l'on nie la possibilité d'édifier le socialisme dans notre pays, si l'on nie l'existence de la dictature du prolétariat et la nécessité du bloc de la classe ouvrière avec les paysans, il ne reste évidemment rien de notre révolution ni de son caractère socialiste. Le prolétariat est venu au pouvoir, il a achevé la révolution bourgeoise, les paysans n'ont plus rien à faire avec la révolution puisqu'ils ont reçu la terre:' par conséquent, le prolétariat peut se retirer et céder la place à d'autres classes. Telle est la thèse de l'opposition si l'on pénètre au fond de ses conceptions. Ce sont là toutes les racines de l'esprit de capitulation de l'opposition. Ce n'est pas sans raison qu'Abramovitch [Principal rédacteur du journal menchévik berlinois Sotsialistitcheski Vestnik (le Messager socialiste). (N.R.)] la glorifie.

La conception léniniste dans la direction des révolutions coloniales. Lénine partait de la différence entre les pays impérialistes et les pays opprimés, entre la politique communiste dans les pays impérialistes et dans les pays coloniaux. Partant de là, il disait, déjà pendant la guerre, que l'idée de la défense de la patrie, inadmissible et contre-révolutionnaire pour les communistes des pays impérialistes, est parfaitement acceptable et justifiée dans les pays opprimés qui font la guerre à l'impérialisme. Pour cette même raison, il admettait, dans une certaine phase et pour un délai déterminé, la possibilité d'un bloc et même d'une alliance avec la bourgeoisie nationale des pays coloniaux si cette dernière combat l'impérialisme et n'empêche pas les communistes d'éduquer les ouvriers et les paysans pauvres dans l'esprit du communisme. La faute de l'opposition c'est, précisément, de rompre définitivement avec la conception léniniste, de glisser à la IIe Internationale, qui nie la nécessité de soutenir les guerres révolutionnaires des pays coloniaux contre l'impérialisme. C'est cela, précisément, qui explique tous les malheurs de l'opposition dans la question de la révolution chinoise. Telle est cette divergence-là.

La tactique du front unique dans le mouvement ouvrier international. La faute de l'opposition consiste ici à rompre avec la tactique léniniste dans la question de la conquête graduelle des larges masses ouvrières au communisme. Ce n'est que grâce à une politique juste du Parti seulement que ces masses peuvent être gagnées. C'est là une chose essentielle, mais c'est loin d'être tout. Pour attirer les larges masses ouvrières au communisme, il est nécessaire qu'elles se convainquent, par leur propre expérience, de la justesse de sa politique. Et pour que les masses soient convaincues, ils faut du temps, il faut un travail habile de la part du Parti parmi les masses, pour convaincre des millions d'hommes de la justesse de sa politique. Déjà, en avril 1917, nous avions raison, car nous savions qu'il s'agissait de renverser la bourgeoisie et d'établir le pouvoir soviétique. Mais, à ce moment-là, nous n'avons pas appelé les larges masses ouvrières à l'insurrection parce qu'elles n'avaient pas eu encore l'occasion de se convaincre de la justesse de notre politique. C'est seulement après la faillite définitive des partis petits-bourgeois socialiste-révolutionnaire et menchévik dans les questions fondamentales de la révolution, que les masses commencèrent à comprendre que notre politique était la bonne; c'est seulement alors que nous avons entraîné les masses à l'insurrection, c'est grâce à cette tactique que nous avons été victorieux. C'est ainsi qu'est conçue l'idée du front unique. La tactique du front unique fut proclamée par Lénine pour faciliter aux millions d'ouvriers des pays capitalistes contaminés de préjugés social-réformistes, le passage au communisme. Ici, la faute de l'opposition est de répudier purement et simplement cette tactique. Séduite, un moment, d'une façon stupide par cette tactique, elle salua chaleureusement l'accord avec le Conseil général des trade-unions britanniques, voyant en lui « une des plus sérieuses garanties pour la paix », « une des plus sérieuses garanties contre l'intervention », une garantie des plus sérieuse pour « rendre inoffensif le réformisme en Europe » (voir Rapport de Zinoviev au XIV congrès du P.C. de l'U.R.S.S.). Mais, cruellement désillusionnée dans son espoir de voir le réformisme rendu inoffensif à l'aide des Purcell et des Hicks, elle passa à l'autre extrême en répudiant purement et simplement la tactique du front unique. Voilà, camarades, encore une divergence prouvant l'éloignement complet de l'opposition de la tactique léniniste du front unique.

La conception léniniste du Parti, de l'unité léniniste dans le P.C. de l'U.R.S.S. et dans l'Internationale communiste. L'opposition rompt entièrement, ici, avec la conception léniniste sur l'organisation du Parti en s'engageant dans la voie de l'organisation d'un second parti, d'une nouvelle Internationale.

Tels sont les sept points fondamentaux qui montrent que, dans chacune de ces questions, l'opposition a glissé jusqu'au menchévisme.

Ces conceptions menchéviks de l'opposition sont-elles compatibles avec l'idéologie de notre parti, avec son programme et sa tactique, avec la tactique de l'Internationale communiste, avec la conception léniniste de l'organisation du Parti ? En aucune façon et pour aucun instant !

Comment une telle opposition a-t-elle pu naître chez nous, quelles sont ses racines sociales ? Je crois que l'origine sociale de l'opposition est dans la ruine des couches petites-bourgeoises des villes au cours de notre développement, dans leur mécontentement de la dictature du prolétariat, dans leur désir ardent de modifier ce régime, de « l'améliorer » par l'instauration d'une démocratie bourgeoise. J'ai déjà dit que nos progrès, l'accroissement de notre industrie et l'importance du secteur socialiste dans notre économie entraînent la ruine et la disparition d'une partie de la petite bourgeoisie, surtout de la bourgeoisie urbaine. L'opposition se fait l'écho de ces couches et de leur mécontentement du régime de la révolution prolétarienne.

C'est ici, par conséquent, que sont les racines sociales de l'opposition.

4. Comment agir dès lors avec l'opposition ? Je voudrais tout d'abord vous raconter une expérience de collaboration avec Trotski, que Kaménev a faite en 1911. C'est très intéressant ; d'autant plus que les leçons qu'on peut en tirer nous permettront d'aborder comme il convient la question posée. En 1910, se tint, à l'étranger, un Plénum de notre C.C. ; la question des rapports des bolcheviks avec les menchéviks, et en particulier avec Trotski, y fut discutée (nous étions alors dans un seul parti avec les menchéviks et nous nous appelions fraction). Ce Plénum se prononça pour la conciliation avec les menchéviks et, par conséquent, avec Trotski aussi. Cette décision fut prise contre l'opinion de Lénine qui n'eut avec lui que la minorité. Kaménev se chargea alors de réaliser la collaboration avec Trotski. Il ne le fit pas à l'insu de Lénine, mais d'accord avec lui. Lénine voulait prouver à Kaménev, par l'expérience, le caractère nuisible et inadmissible d'une collaboration avec Trotski contre le bolchévisme. Ecoutons ce qu'en dit Kaménev :

En 1910, la majorité de notre fraction tenta de se réconcilier et d'établir un accord avec le camarade Trotski. Lénine s'y opposa formellement et pour me « punir », en quelque sorte, de mon insistance en vue d'arriver à un accord avec le camarade Trotski, Lénine demanda que je fusse chargé de représenter le Comité central à la rédaction du journal du camarade Trotski. Vers l'automne 1910, après quelques mois de travail dans cette rédaction, je m'étais convaincu que Vladimir Ilitch avait raison d'être contre ma ligne « conciliatrice » et, d'accord avec Lénine, je quittai la rédaction de l'organe du camarade Trotski. Cette rupture avec le camarade Trotski fut marquée d'une série d'articles vigoureux publiés dans l'organe central du Parti. C'est précisément à ce moment que Vladimir Ilitch me proposa d'écrire une brochure pour faire le bilan de nos divergences tant avec les liquidateurs-menchéviks qu'avec le camarade Trotski. « Vous avez fait l'expérience d'un accord avec l'aile extrême gauche « trotskiste » des groupes antibolchéviks, vous vous êtes rendu compte de l'impossibilité d'un accord — il faut donc que vous écriviez une brochure donnant les résultats de cette expérience », me dit Vladimir Ilitch. Naturellement, il insistait particulièrement pour que tout soit mis au clair... jusqu'au bout, au sujet des rapports entre le bolchévisme et ce que nous nommions à cette époque le trotskisme. (Préface de L. Kaménev à sa brochure les Deux Partis, mai 1924.)

Quels en furent les résultats ? Ecoutez encore :

L'expérience d'une collaboration avec Trotski, expérience que j'ai faite, j'ose affirmer, tout à fait sincèrement, ce dont témoignent mes lettres et mes conversations privées, exploitées aujourd'hui par Trotski, a montré que toute tentative de conciliation conduit inévitablement à la défense du liquidationnisme et ne profite qu'à ce dernier. (L. Kaménev : les Deux Partis, édition russe, 1911, p. 136.)

Plus loin :

Si le « trotskisme », en tant que tendance dans le Parti, était victorieux, quelle joie ç'aurait été pour le liquidationnisme, pour l'otzovisme, pour toutes les tendances qui luttent contre le Parti. (Ibidem, p. 143.)

Telle fut, camarades, l'expérience de collaboration avec Trotski.

Exclamation : Expérience instructive !

Kaménev exposa les résultats de cette expérience dans la brochure publiée en 1911, intitulée : les Deux Partis. Je suis certain que cette brochure fut très utile à tous les camarades qui nourrissaient encore des illusions sur une collaboration avec Trotski. Je pose aujourd'hui la question suivante : pourquoi Kaménev n'essayerait-il pas, encore une fois, d'écrire une brochure intitulée également les Deux Partis sur son expérience de collaboration actuelle avec Trotski? (Hilarité générale. Applaudissements.) Cela ne serait peut-être pas sans utilité. Je ne puis cependant donner aucune garantie à Kaménev que Trotski n'utilisera pas encore une fois contre lui ses lettres et ses conversations intimes. (Hilarité générale.) Je ne pense pas qu'il doive avoir peur de cela. De toutes façons, il faut choisir : ou bien craindre que Trotski n'utilise les lettres de Kaménev et ne divulgue leurs conversations — c'est alors le danger de rester en dehors du Parti; ou bien rejeter toute crainte et rester dans le Parti. La question se pose ainsi maintenant, Il faut choisir l'un ou l'autre.

On dit que l'opposition a l'intention de présenter au congrès une déclaration de soumission à toutes les décisions du Parti.

Exclamation : Comme en octobre 1926 ! ...affirmant qu'elle dissoudra sa fraction Exclamation : Elle l'a déjà promis deux fois ! ...et qu'elle défendra ses idées, auxquelles elle ne renonce pas.

Exclamations : Oh! oh! nous ferons mieux de les dissoudre nous-mêmes !

...dans les cadres des statuts du Parti. Exclamations : Encore des réserves ! Les cadres du Parti ne sont pas en caoutchouc !

Je pense, camarades, que cela n'aboutira à rien. Exclamations : C'est juste! (Applaudissements prolongés.)

Nous avons déjà, camarades, une certaine expérience de ces déclarations (Applaudissements), nous avons déjà l'expérience de deux déclarations...

Exclamations: C'est juste!

...du 16 octobre 1926 et du 8 août 1927. A quoi cette expérience a-t-elle abouti ? Sans avoir aucunement l'intention d'écrire une brochure intitulée les Deux Partis, j'ose déclarer que cette expérience a conduit à des résultats tout à fait négatifs.

Exclamations: C'est juste!

...à tromper deux fois le Parti, à affaiblir la discipline dans le Parti. Quel droit l'opposition a-t-elle, maintenant, d'exiger que le congrès d'un grand parti, le congrès du parti de Lénine, la croie sur parole après cette expérience ?

Exclamations : Ce serait une bêtise! On serait puni de lui avoir témoigné de la confiance !

On dit que l'opposition pose également la question de la réintégration des exclus.

Exclamations : Ce ne sera pas ! Qu'ils aillent dans le marais menchévik !

...Je pense, camarades, que cela non plus ne se fera pas. (Applaudissements prolongés.)

Pourquoi le Parti a-t-il exclu Trotski et Zinoviev ? Parce qu'ils sont les organisateurs de toute l'œuvre de l'opposition

Exclamations: C'est juste!

...parce qu'ils ont pour but de briser les lois du Parti ; parce que, dans leur orgueil, ils ont cru qu'on n'oserait pas les toucher ; parce qu'ils ont voulu se créer une situation privilégiée dans le Parti. Tolèrera-t-on, dans le Parti, des grands seigneurs jouissant de privilèges et des paysans qui n'en ont pas ? Est-ce que nous, bolcheviks, qui avons extirpé la noblesse avec ses racines, allons maintenant la rétablir dans notre parti ? (Applaudissements.) Vous demandez : pourquoi avons-nous exclu Trotski et Zinoviev du Parti? Parce que nous ne voulons pas avoir une caste aristocratique dans le Parti. Parce que les lois sont les mêmes pour tous dans le Parti et que tous les membres du Parti ont les mêmes droits.

Exclamations : C'est juste! (Applaudissements prolongés.)

Si l'opposition veut rester dans le Parti, qu'elle se soumette à la volonté du Parti, à ses lois, à ses instructions, sans réserve et sans équivoque. Si elle ne le veut pas, qu'elle s'en aille là où elle pourra être plus à son aise.

Exclamations : C'est juste! -— (Applaudissements.)

Nous ne voulons pas de lois spéciales avantageuses pour l'opposition ; nous n'en voulons et n'en créerons pas. (Applaudissements.)

On demande quelles sont les conditions. Il n'y en a qu'une : l'opposition doit désarmer entièrement et complètement tant sous le rapport de l'idéologie que de l'organisation.

Exclamations : C'est juste! (Applaudissements prolongés.)

Elle doit renoncer à ses conceptions antibolchéviks, ouvertement et honnêtement, devant le monde entier.

Exclamations : C'est juste! (Applaudissements prolongés.)

Elle doit condamner ouvertement et honnêtement, devant le monde entier, les erreurs qu'elle a commises, ses erreurs devenues un crime contre le Parti. Elle doit nous livrer toutes ses cellules pour que le Parti puisse les dissoudre toutes sans exception.

Exclamations : C'est juste! (Applaudissements prolongés.)

Qu'ils fassent ainsi ou s'en aillent du Parti. Et s'ils ne s'en vont pas, nous les mettrons dehors.

Exclamations : C'est juste! (Applaudissements prolongés.)

Voilà comment se pose, camarades, la question de l'opposition.

 

Staline - Oeuvres - Tome V

(Editions Sociales, 1955, p. 14-23 et 312-316)

Nos divergences.

Nos divergences sur les syndicats ne portent pas sur notre jugement de principe à leur égard. Les points bien connus de notre programme qui traitent du rôle de ces organisations, points fréquemment cités par Trotski, et la résolution du IXe Congrès du Parti sur les syndicats [Il s'agit ici du programme du P.C. (b) R., adopté par le VIIIe Congrès du Parti, section « Domaine économique », et de la résolution du IXe Congrès du P.C. (b) R. sur « La question des syndicats et de leur organisation ». (Voir les Résolutions et décisions des congrès, conférences et sessions plénières du C.C. du P.C.U.S., 1re partie, 1933, p. 421-424, 490-494.) (N.R.)] restent (et resteront) en vigueur. Nul ne conteste que les syndicats et les organismes économiques doivent s'imbriquer, et qu'ils s'imbriqueront (« intégration »). Nul ne conteste que la phase actuelle, celle de la renaissance économique du pays, dicte la transformation graduelle de nos syndicats de l'industrie, — qui, pour le moment, ne sont tels qu'en paroles, — en syndicats méritant véritablement ce nom et capables de remettre sur pied les principales branches de notre industrie. Bref, nos divergences ne sont pas des divergences de principe.

Elles ne portent pas davantage sur la nécessité de la discipline du travail, dans les syndicats comme dans la classe ouvrière en général. Dire qu'une fraction de notre Parti laisse aux masses « la bride sur le cou » et les abandonne au jeu des forces aveugles, est une sottise. Le rôle dirigeant des éléments du Parti à l'intérieur des syndicats, comme celui des syndicats à l'intérieur de la classe ouvrière, reste une vérité incontestée.

Nos divergences portent moins encore sur la composition des comités centraux des syndicats et du Conseil central des syndicats de Russie au point de vue de la qualité. Chacun s'accorde à reconnaître que la composition de ces organismes est loin d'être parfaite; que les syndicats ont beaucoup souffert d'une série de mesures de mobilisation, militaires et autres ; qu'il faut leur rendre leurs vieux militants et leur affecter des cadres nouveaux, leur fournir des moyens techniques, etc.

Non, ce n'est pas là que résident nos divergences.

I - DEUX METHODES POUR ABORDER LES MASSES OUVRIERES.

Nos divergences portent sur les moyens de renforcer la discipline du travail dans la classe ouvrière, sur les méthodes pour aborder les masses ouvrières entraînées dans l'œuvre de relèvement de l'industrie, sur les voies à suivre pour transformer les syndicats débiles d'aujourd'hui en syndicats puissants, qui soient réellement des organisations d'industries, capables d'assurer la renaissance de notre industrie.

Il existe deux méthodes : celle de la contrainte (méthode militaire) et celle de la persuasion (méthode syndicale). La première n'exclut nullement le recours à la persuasion, mais en ce cas la persuasion est subordonnée aux exigences de la méthode de contrainte et ne constitue pour elle qu'un moyen subsidiaire. La seconde méthode, à son tour, n'exclut pas le recours à la contrainte, mais en ce cas la contrainte est subordonnée aux exigences de la méthode de persuasion et ne constitue pour elle qu'un moyen subsidiaire. Il n'est pas plus permis de confondre ces deux méthodes que de mettre dans le même sac l'armée et la classe ouvrière.

Un groupe de militants du Parti, Trotski en tête, enivrés par les succès des méthodes militaires dans le milieu spécial de l'armée, croient possible et nécessaire de transplanter ces méthodes dans le milieu ouvrier, dans les syndicats, pour obtenir les mêmes succès en ce qui concerne le renforcement des syndicats, la renaissance de l'industrie. Mais ils oublient que l'armée et la classe ouvrière sont deux milieux différents, qu'une méthode qui convient à l'armée peut ne pas convenir, être nuisible à la classe ouvrière et à ses syndicats.

L'armée ne représente pas une grandeur homogène ; elle se compose essentiellement de deux groupes sociaux : les paysans et les ouvriers, et le premier facteur est un multiple du second. Quand il a fixé la nécessité de recourir dans l'armée surtout aux méthodes de contrainte, le VIIIe Congrès du Parti [Sur le VIIIe Congrès du P.C. (b) R. et ses décisions relatives aux questions militaires et autres, voir l'Histoire du P.C. (b) de l'U.R.S.S. (édition française, Moscou, p. 328-333), et aussi les Résolutions et décisions des congrès, conférences et sessions plénières du Comité central du P.C.U.S., Ire partie, 1953, p. 407-455. Staline est intervenu au VIIIe Congrès du P.C. (b) R. sur les questions militaires (voir Œuvres, tome IV, p. 221-222) et il a participé aux travaux de la commission militaire instituée par le congrès pour rédiger la résolution sur ces problèmes. (N.R.)] s'est fondé sur le fait que l'armée se compose surtout de paysans, et que les paysans n'iront pas combattre pour le socialisme; par conséquent, on pouvait et il fallait les faire combattre pour le socialisme par des méthodes de contrainte. De là des moyens d'action purement militaires, comme l'organisation des commissaires et des sections politiques, les tribunaux révolutionnaires, les punitions disciplinaires, la nomination de tous les gradés, etc.

Contrairement à l'armée, la classe ouvrière est un milieu social homogène, prédisposé au socialisme en raison de sa situation économique, perméable à la propagande communiste, disposé de lui-même à s'organiser en syndicats et constituant pour toutes ces raisons la base, le cœur de l'Etat soviétique. Par suite, rien d'étonnant à ce que le recours surtout aux méthodes de persuasion serve de base à l'activité pratique de nos syndicats d'industrie. De là des méthodes d'action purement syndicales, comme l'explication, l'éducation de masse, le développement de l'initiative et de l'action propre des masses ouvrières, l'élection des dirigeants, etc.

La faute de Trotski consiste à sous-estimer les différences qui existent entre l'armée et la classe ouvrière, à mettre sur le même plan les organisations militaires et les syndicats, à essayer, par inertie sans doute, d'emprunter à l'armée les méthodes militaires de l'armée pour les appliquer aux syndicats, à la classe ouvrière.

Opposer purement et simplement, lisons-nous dans l’un des documents de Trotski, les méthodes militaires (commandement, punition) aux méthodes syndicales (explication, éducation, initiative), c'est manifester des préjugés kautskistes, menchéviks et socialistes-révolutionnaires... Le fait même d'opposer l'organisation du travail et celle de l'armée dans un Etat ouvrier constitue une capitulation honteuse devant le kautskisme.

Ainsi parle Trotski.

Abstraction faite de l'inutile verbiage sur le « kautskisme », le « menchévisme », etc., il est clair que Trotski n'a pas compris les différences qui existent entre l'organisation ouvrière et celle de l'armée ; il n'a pas compris qu'en, un moment où la guerre a pris fin et où l'industrie se relève, il est nécessaire, inévitable, d'opposer les méthodes militaires aux méthodes démocratiques (syndicales) et que partant, l'introduction des méthodes militaires dans les syndicats est erronée, nuisible.

Cette incompréhension s'exprime dans les récentes brochures polémiques de Trotski sur les syndicats.

C'est elle qui est à l'origine des fautes de Trotski.

II - DEMOCRAT1SME CONSCIENT ET « DEMOCRATISME » IMPOSE.

D'aucuns pensent que tous les propos sur le démocratisme dans les syndicats ne sont qu'une déclamation vaine, une mode qui s'explique par certains faits de la vie intérieure du Parti, qu'avec le temps ce « bavardage » sur le démocratisme finira par lasser et que l'on en reviendra aux « vieux usages ».

D'autres estiment que le démocratisme dans les syndicats est au fond une concession, une concession forcée aux exigences des ouvriers, qu'il s'agit là de diplomatie plutôt que de quelque chose de réel et de sincère.

Il va sans dire que les deux sortes de camarades se trompent profondément. Le démocratisme dans les syndicats, c'est-à-dire ce que l'on est convenu d'appeler « les méthodes normales de démocratie prolétarienne à l'intérieur des syndicats », est le démocratisme conscient inhérent aux organisations ouvrières de masse ; il suppose la conscience de la nécessité et de l'utilité du recours régulier aux méthodes de persuasion à l'égard des millions d'ouvriers organisés dans les syndicats. Sans cette conscience, le démocratisme devient un mot vide de sens.

Tant que la guerre et le danger étaient à nos portes, les appels à l' « aide pour le front », lancés par nos organisations, rencontraient chez les ouvriers un vibrant écho : le péril n'était que trop tangible, le péril prenait l'aspect parfaitement concret et évident pour tous des armées de Koltchak, de Ioudénitch, de Dénikine, de Pilsudski, de Wrangel, qui, à mesure qu'elles avançaient, rétablissaient le pouvoir des grands propriétaires fonciers et des capitalistes. Il n'était pas difficile alors de mettre les masses en mouvement. Mais aujourd'hui que le péril militaire est écarté et que le nouveau danger, le danger économique (la ruine de l'économie), est loin d'être aussi tangible pour les niasses, on ne saurait les mobiliser en se bornant à leur adresser des appels. Certes, chacun est sensible au manque de pain et de tissus ; mais, d'abord, les gens se débrouillent et ils se procurent ces articles d'une manière ou de l'autre, si bien que le danger de manquer de pain et de marchandises est loin de stimuler les masses comme le danger militaire le faisait; ensuite, nul n'ira prétendre que le danger économique (manque de locomotives, de machines agricoles, d'usines textiles et d'usines métallurgiques, d'équipement pour les centrales électriques, etc.) apparaisse aussi clairement à la conscience des masses que naguère le danger militaire. Pour entraîner des millions d'ouvriers à la lutte contre la ruine de l'économie, il est indispensable de développer l'initiative, la conscience, l'action propre des larges masses ; il est indispensable de les convaincre, à l'aide de faits concrets, que la ruine de l'économie constitue un péril aussi réel, aussi mortel que l'était, hier encore, le danger militaire ; il est indispensable d'entraîner des millions d'ouvriers à l'œuvre de relèvement de la production par l'intermédiaire de syndicats démocratiquement organisés. Ainsi seulement toute la classe ouvrière prendra vraiment à coeur la lutte des organismes économiques contre la ruine. Sinon, impossible de remporter la victoire sur le front économique.

Bref, le démocratisme conscient, la méthode de démocratie prolétarienne à l'intérieur des syndicats est la seule méthode qui convienne aux syndicats d'industrie.

Or, le « démocratisme » imposé n'a rien de commun avec ce démocratisme-là.

Quand on lit la brochure de Trotski Le Rôle et les tâches des syndicats, on pourrait croire qu'au fond, Trotski est, « lui aussi », pour la méthode « démocratique ». C'est pourquoi certains camarades estiment que nos divergences ne portent pas sur la question des méthodes de travail des syndicats. Mais cette opinion est absolument fausse. Car le « démocratisme » de Trotski est un « démocratisme » imposé, bâtard, sans principes, et comme tel, il n'est qu'un complément de la méthode bureaucratico-militaire, qui ne convient point aux syndicats.

Jugez-en vous-mêmes.

Dans les premiers jours de novembre 1920, le Comité central adopte une décision, et la fraction communiste de la Ve Conférence des syndicats de Russie fait voter une résolution, disant qu'

il est nécessaire de combattre de la manière la plus énergique et la plus méthodique la dégénérescence du centralisme et des formes de travail militarisées en bureaucratisme, en arbitraire, en procédés de ronds-de-cuir, en tutelle tatillonne sur les syndicats... Pour le Tsektran également (Comité de la Fédération des ouvriers des transports, dirigé par Trotski), l'ère des méthodes spécifiques d'administration en vue desquelles a été créé le Glavpolitpout [Direction politique principale du Commissariat du peuple des Voies de communications. (N.T.)] et qui étaient dues à des conditions particulières, touche à sa fin.

En conséquence, la fraction communiste de la conférence

recommande au Tsektran d'intensifier et de développer les méthodes normales de la démocratie prolétarienne à l'intérieur du syndicat,

en lui faisant un devoir de

prendre une part active au travail d'ensemble du Conseil central des syndicats de Russie, dont il fera partie au même titre que les autres groupements syndicaux (voir la Pravda, n° 255).

Mais malgré cette décision, Trotski et le Tsektran s'en sont tenus pendant tout le mois de novembre à leur ancienne ligne de conduite, à moitié bureaucratique, à moitié militaire, en s'appuyant, comme par le passé, sur le Glavpolitpout et le Glavpolitvod. [Direction politique principale des transports par eau. (N.T.)] en s'efforçant de « secouer », de faire sauter le Conseil central des syndicats, en défendant la position privilégiée du Tsektran parmi les autres groupements syndicaux. Et qui plus est, dans une lettre « aux membres du Bureau politique du Comité central » en date du 30 novembre, Trotski déclare « inopinément » que « le Glavpolitvod... ne pourra en aucun cas être dissous avant deux ou trois mois au plus tôt ». Et que voyons-nous ? Six jours plus tard (le 7 décembre), ce même Trotski, non moins « inopinément », vote au Comité central

la suppression immédiate du Glavpolitpout et du Glavpolitvod, dont le personnel et les ressources doivent passer en totalité à l'organisation syndicale conformément aux règles normales de la démocratie.

Il est au nombre des huit membres du Comité central qui votent pour cette mesure, alors que les sept autres estiment déjà insuffisante la suppression de ces organismes et exigent, en plus, une modification de la composition actuelle du Tsektran. Pour sauver la composition actuelle du Tsektran, Trotski vote la suppression des directions politiques principales au sein de celui-ci.

Quels sont donc les changements intervenus dans ces six jours ? La conscience des cheminots et des travailleurs des transports par eau a peut-être, en ces six jours, réalisé des progrès tels que le Glavpolitpout et le Glavpolitvod ont cessé de leur être indispensables ? Ou bien d'importants changements se sont-ils produits au cours de cette courte période dans la situation politique intérieure ou extérieure? Evidemment non. Il s'est produit ceci que les travailleurs des transports par eau ont énergiquement exigé du Tsektran la suppression des directions politiques principales et une modification de sa propre composition, et que le groupe de Trotski, par crainte d'un échec et par désir de conserver au moins l'ancienne composition du Tsektran, s'est vu contraint de reculer, de faire des concessions partielles, qui n'ont d'ailleurs satisfait personne. Tels sont les faits.

Est-il besoin de démontrer que ce « démocratisme » imposé, bâtard, sans principes, n'a rien de commun avec les « méthodes normales de la démocratie prolétarienne à l’intérieur des syndicats », que le Comité central du Parti recommandait dès le début de novembre et qui sont si nécessaires à la renaissance de nos syndicats d'industrie ?

Dans son discours de clôture lors de la discussion qui s'est déroulée à la fraction communiste du Congrès des Soviets [Il s'agit ici de la réunion commune des fractions du P.C. (b) R. qui existaient dans le VIIIe Congrès des Soviets, le Conseil central des syndicats de la R.S.F.S.R. et le Conseil des syndicats de Moscou-ville, réunion en date du 30 décembre 1920. (N.R.)], Trotski a protesté contre l'intrusion de l'élément politique dans le débat sur les syndicats, en affirmant que la politique n'avait rien à y voir. Disons qu'ici Trotski fait entièrement erreur. Est-il besoin de démontrer que dans un Etat ouvrier et paysan, aucune décision importante, intéressant l'ensemble de l'Etat, surtout si elle concerne directement la classe ouvrière, ne peut être appliquée sans exercer des répercussions d'une façon ou de l'autre sur l'état politique du pays ? Et en règle générale, n'est-il pas ridicule et peu sérieux de séparer la politique de l'économie ? On ne saurait donc se dispenser de peser, au préalable, chaque décision de ce genre du point de vue politique également.

Jugez-en vous-mêmes.

On peut aujourd'hui considérer comme démontré que les méthodes du Tsektran, dirigé par Trotski, sont condamnées par la pratique même de cet organisme. C'est en dirigeant le Tsektran et en agissant par son intermédiaire sur les autres syndicats que Trotski entendait ranimer et faire revivre les syndicats, entraîner les ouvriers an travail pour la renaissance de l'industrie. A quoi a-t-il abouti en réalité ? A un conflit avec la majorité des communistes à l'intérieur des syndicats, à un conflit entre la majorité des syndicats et le Tsektran, à une scission de fait au sein du Tsektran, à l'exaspération des ouvriers syndiqués de la « base » contre les « commissaires ». En d'autres termes, non seulement il n'y a pas eu renaissance des syndicats, mais le Tsektran a commencé lui-même à se désagréger. Il est hors de doute que si les méthodes du Tsektran étaient transposées dans les autres syndicats, on aurait le même spectacle de conflits, de scission et de désagrégation. Nous aboutirions au désarroi et à la scission de la classe ouvrière.

Le parti politique de la classe ouvrière peut-il négliger ces faits ? Peut-on affirmer qu'il est indifférent à l'état politique de notre pays que nous ayons une classe ouvrière étroitement groupée dans des syndicats uniques ou une classe ouvrière divisée en groupes hostiles ? Peut-on dire, lorsqu'il s'agit d'apprécier les méthodes à appliquer pour aborder les masses, que le facteur politique ne doit jouer aucun rôle, que la politique n'a rien à y voir ?

Il est clair que non.

La R.S.F.S.R. et les républiques fédérées ont actuellement une population d'environ 140 millions d'habitants, dont 80 % sont des paysans. Pour gouverner un tel pays, le pouvoir des Soviets doit inspirer une confiance solide à la classe ouvrière, puisque c'est uniquement par l'intermédiaire de la classe ouvrière et grâce à ses forces que l'on peut assurer la direction du pays. Mais pour conserver et fortifier la confiance de la majorité des ouvriers, il faut développer méthodiquement la conscience, l'action propre, l'initiative de la classe ouvrière, l'éduquer méthodiquement dans l'esprit du communisme en l'organisant en syndicats, en l'entraînant à l'œuvre d'édification de l'économie communiste.

Il est évidemment impossible d'accomplir cette tâche par des méthodes de contrainte, en « secouant » les syndicats d'en haut, puisque de telles méthodes divisent la classe ouvrière (voir le Tsektran !) et sèment la méfiance à l'égard du pouvoir des Soviets. En outre, on conçoit aisément que, d'une façon générale, les méthodes de contrainte ne sauraient développer la conscience des masses et leur confiance dans le pouvoir des Soviets.

Il est clair que c'est seulement « par les méthodes normales de la démocratie prolétarienne à l'intérieur des syndicats », par les méthodes de persuasion que l'on pourra arriver à grouper étroitement la classe ouvrière, à développer son initiative et à accroître sa confiance dans le pouvoir des Soviets, confiance si nécessaire à l'heure actuelle pour entraîner le pays à la lutte contre la ruine de l'économie.

La politique, vous le voyez, plaide, elle aussi, en faveur des méthodes de persuasion.

5 janvier 1921.

Pravda [La Vérité], n° 12, 19 janvier 1921.

Signé : J. Staline.

A PROPOS DE LA LETTRE DE TROTSKI.

La résolution du Comité central et de la Commission centrale de contrôle sur la démocratie à l'intérieur du Parti, qui a été publiée le 7 décembre, avait été adoptée à l'unanimité. Trotski l'a votée. On pouvait donc penser que les membres du Comité central, y compris Trotski, présenteraient un front unique pour appeler les adhérents du Parti à accorder un soutien unanime au Comité central et à sa résolution. Or, cette supposition ne s'est pas confirmée. Il y a quelques jours, Trotski a adressé aux conférences du Parti une lettre qui ne peut être interprétée que comme une tentative d'affaiblir la volonté d'unité des membres du Parti dans l'appui qu'ils accordent au Comité central et à sa position.

Jugez-en vous-mêmes.

En évoquant le bureaucratisme de l'appareil du Parti et le danger d'une dégénérescence de la vieille garde, c'est-à-dire du noyau fondamental, léniniste, de notre Parti, Trotski écrit :

On a plus d'une fois observé dans l'histoire une dégénérescence de la « vieille garde ». Prenons l'exemple historique le plus récent et le plus frappant : celui des chefs et des partis de la IIe Internationale. Nous savons, en effet, que Wilhelm Liebknecht, Bebel, Singer, Victor Adler, Kautsky, Bernstein, Lafargue, Guesde et d'autres avaient été les disciples immédiats, directs de Marx et d'Engels. Nous savons cependant que tous ces chefs, — les uns en partie, les autres entièrement, — ont dégénéré et versé dans l'opportunisme... Nous devons dire, nous, les « vieux », que notre génération, qui joue naturellement le rôle dirigeant dans le Parti, n'offre en soi aucune garantie contre un affaiblissement progressif et insensible de l'esprit prolétarien et révolutionnaire, si l'on admet que le Parti va tolérer une accentuation et une stabilisation des méthodes de politique propres à un appareil bureaucratique, qui font de la jeune génération un objet d'éducation passif et créent inévitablement un fossé entre l'appareil et la masse, entre les vieux et les jeunes... La jeunesse est le meilleur baromètre du Parti ; c'est elle qui réagit avec le plus de vigueur au bureaucratisme du Parti... Il faut que la jeunesse emporte de haute lutte des formules révolutionnaires...

Je dois, en premier lieu, dissiper une équivoque possible. Trotski, ainsi qu'il ressort de sa lettre, se range dans la vieille garde bolchévik, et il se déclare ainsi prêt à prendre sa part des reproches qui peuvent éventuellement être adressés à la vieille garde, si en effet elle s'engage dans la voie de la dégénérescence. Il faut reconnaître que cet empressement à se sacrifier est sans nul doute un trait de noblesse. Mais je dois défendre Trotski contre lui-même, car, pour des raisons bien compréhensibles, il ne peut ni ne doit assumer la responsabilité d'une éventuelle dégénérescence des cadres principaux de la vieille garde bolchévik. Le sacrifice est, certes, une belle chose ; mais est-il nécessaire aux vieux bolchéviks ? Je ne le crois pas.

En second lieu, on comprend mal qu'on puisse mettre sur le même pied des opportunistes et des menchéviks comme Bernstein, Adler, Kautsky, Guesde et autres, et la vieille garde bolchévik, qui s'est toujours battue et qui, je l'espère, se battra toujours avec honneur contre l'opportunisme, contre les menchéviks, contre la IIe Internationale. Par quoi s'expliquent ce méli-mélo, cette confusion, à qui peuvent-ils servir, si l'on ne veut voir que les intérêts du Parti, sans se laisser guider par des considérations accessoires dont le but n'est nullement de défendre la vieille garde ? Comment comprendre ces allusions à l'opportunisme, lorsqu'il s'agit des vieux bolchéviks qui ont grandi dans la lutte contre l'opportunisme ?

En troisième lieu, je suis loin de penser que les vieux bolchéviks sont absolument garantis contre le danger de dégénérescence, pas plus que je n'ai de raison d'affirmer que nous sommes absolument garantis, par exemple, contre les tremblements de terre. On peut et on doit admettre qu'il y a là un danger éventuel. Mais cela signifie-t-il que ce danger soit réel, menaçant ? Je ne le crois pas. D'ailleurs, Trotski lui-même n'a apporté aucune preuve du caractère réel du danger de dégénérescence. Et pourtant il existe au sein de notre Parti des éléments d'où peut effectivement provenir le danger d'une dégénérescence atteignant certains secteurs de notre Parti. Je veux parler de cette portion des menchéviks qui est entrée à contre-cœur dans notre Parti et ne s'est pas encore débarrassée de ses vieilles habitudes opportunistes. Voici ce que le camarade Lénine écrivait à propos de ces menchéviks et de ce danger lors de l'épuration de notre Parti :

Tout opportuniste se distingue par sa faculté d'adaptation... et les menchéviks, en tant qu'opportunistes, s'adaptent pour ainsi dire « par principe » à la tendance qui domine chez les ouvriers; ils prennent une couleur protectrice, tel le lièvre qui devient blanc en hiver. Cette particularité des menchéviks, il faut la connaître et en tenir compte. Et en tenir compte, cela signifie épurer le Parti d'environ 99 % des menchéviks qui ont adhéré au P.C.R. après 1918, c'est-à-dire lorsque la victoire des bolchéviks a commencé à devenir d'abord probable, puis certaine (voir t. XXVII, p. 13).

Comment a-t-il pu se faire que Trotski, perdant de vue ce danger et d'autres analogues, qui sont parfaitement réels, ait mis au premier plan un danger éventuel, celui d'une dégénérescence de la vieille garde bolchévik ? Comment peut-on fermer les yeux sur un danger réel et mettre au premier plan un danger, à proprement parler, éventuel, inexistant, si l'on ne veut voir que l'intérêt du Parti, sans chercher à saper l'autorité de la majorité du Comité central, qui représente le noyau dirigeant de la vieille garde bolchevik ? N'est-il pas clair que de telles façons d'« aborder » la question ne font qu'apporter de l'eau au moulin de l'opposition ?

En quatrième lieu, pourquoi Trotski a-t-il ainsi opposé les « vieux » qui peuvent dégénérer, à la jeunesse qui est « le meilleur baromètre » du Parti, et la « vieille garde » qui peut se bureaucratiser, à la « jeune garde » qui doit « emporter de haute lutte des formules révolutionnaires » ? Pourquoi cette opposition, à quoi répond-elle ? La jeunesse et la vieille garde n'ont-elles pas toujours fait front unique contre les ennemis du dedans et du dehors ? L'unité des « vieux » et des « jeunes » n'est-elle pas la force principale de notre révolution ? Pourquoi cette tentative de déconsidérer la vieille garde et de flatter démagogiquement la jeunesse afin d'ouvrir, puis d'élargir une fissure entre ces deux détachements principaux de notre Parti ? A qui cela peut-il servir, si l'on ne veut voir que l'intérêt du Parti, son unité, sa cohésion, sans chercher à ébranler cette unité au profit de l'opposition ?

Est-ce ainsi que l'on défend le Comité central et sa résolution sur la démocratie à l'intérieur du Parti, résolution adoptée, de surcroît, à l'unanimité ?

Il est du reste bien évident que Trotski ne s'est pas proposé cet objectif lorsqu'il a adressé sa lettre aux conférences du Parti. Manifestement, son intention était autre : fournir un appui diplomatique à l'opposition dans sa lutte contre le Comité central du Parti, tout en prétendant défendre la résolution du Comité central.

C'est ce qui explique, à proprement parler, la duplicité dont la lettre de Trotski est empreinte.

Trotski fait bloc avec les centralistes démocratiques et une partie des communistes « de gauche » : tel est le sens politique de sa lettre.

Pravda [La Vérité], n° 285, 15 décembre 1923.

Signé : J. Staline.