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Trotski : petit bréviaire et prophéties
(Passages
extraits du livre Un autre regard sur Staline de Ludo Martens,
président du PTB) |
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En 1923, dans sa lutte pour prendre le pouvoir au sein du
Parti bolchevik, Trotski lance une deuxième offensive. Il cherche à
évincer les vieux cadres du Parti au profit de jeunes qu’il espère pouvoir
manipuler. Pour préparer la prise de pouvoir à la direction du Parti,
Trotski retourne presque mot pour mot aux conceptions antiléninistes du
Parti qu’il avait développées en 1904.
De son livre Nos tâches politiques, publié en 1904, à sa
brochure Cours nouveau, écrite en 1923, nous retrouvons une même hostilité
aux principes que Lénine a définis pour la construction du parti.
Ceci montre bien la persistance des conceptions
petites-bourgeoises de Trotski.
En 1904, Trotski avait combattu avec une virulence
particulière la conception léniniste du parti. Il avait traité Lénine de
« scissionniste fanatique », de « révolutionnaire démocrate bourgeois »,
de « fétichiste de l’organisation », de partisan du « régime de caserne »
et de la « mesquinerie organisationnelle », de « dictateur voulant se
substituer au Comité central », de « dictateur voulant instaurer la
dictature sur le prolétariat » pour qui « toute immixtion d’éléments
pensant autrement est un phénomène pathologique ».
(Trotski, Nos tâches politiques, Ed. pierre Belfond, Paris, 1970,
pp. 40, 195, 204, 159, 39, 128, 198 et 41.) Le lecteur aura
remarqué que tout ce verbiage haineux n’était pas adressé à l’infâme
Staline, mais au maître adoré, Lénine. Ce livre que Trotski publia en 1904
est crucial pour comprendre son idéologie. Il s’y fait connaître comme un
individualiste bourgeois invétéré. Toutes les calomnies et les insultes
qu’il déversera pendant plus de vingt-cinq ans sur Staline, il les a
crachées dans cet ouvrage à la figure de Lénine.
Trotski s’est acharné à peindre Staline comme un dictateur
régnant sur le Parti. Or, lorsque Lénine créa le Parti bolchévik, Trotski
l’accusa d’instaurer une « théocratie orthodoxe » et un « centralisme
autocrate-asiatique » (Ibidem, pp. 97 et
170.)
Trotski n’a cessé d’affirmer que Staline a adopté une
attitude pragmatique envers le marxisme qu’il a réduit a des formules
toutes faites. En 1904, critiquant l’ouvrage Un pas en avant…,
Trotski écrit :
« On ne peut manifester plus de cynisme à l’égard du
meilleur patrimoine idéologique du prolétariat que ne le fait le camarade
Lénine ! Pour lui, le marxisme n’est pas une méthode d’analyse
scientifique. » (Ibidem, p. 160.)
Dans son livre de 1904, Trotski inventa le terme « substitutionnisme »
pour attaquer le parti de type léniniste et sa direction.
« Le groupe des ‘révolutionnaires professionnels’ agissait
à la place du prolétariat. » « L’organisation se ‘substitue au parti’, le
Comité central à l’organisation et finalement, le dictateur se substitue
au Comité central. » (Ibidem, pp. 103 et
128.)
Or, en 1923, souvent dans les mêmes termes qu’il utilisa
contre Lénine, Trotski s’attaque à la direction du Parti bolchevik et à
Staline.
« L’ancienne génération s’est habituée et s’habitue à
penser et à décider pour le parti. » Trotski note « une tendance de
l’appareil à penser et à décider pour l’organisation toute entière ».
(Trotski, Cours
nouveau, Union Générale d'Editions, coll. 10-18, Paris, 1972, pp. 21
et 158.)
(…) En 1904, Trotski accusa Lénine d’être un bureaucrate
qui faisait dégénérer le Parti en organisation révolutionnaire-bourgeoise.
Lénine est aveuglé devant « la logique bureaucratique de tel ou tel ‘plan’
organisationnel », mais « le fiasco du fétichisme organisationnel » est
certain.
« Le chef de l’aile réactionnaire de notre Parti, le
camarade Lénine, donne de la social-démocratie une définition qui est un
attentat théorique contre le caractère de classe de notre parti. » Lénine
« a formulé une tendance qui s’est dessinée dans le Parti, la tendance
révolutionnaire-bourgeoise ». (Trotski, Nos
tâches politiques, pp. 204, 192, 195.)
En 1923, contre Staline, Trotski dit la même chose, mais
sur un ton plus modéré…
« La bureaucratisation menace de provoquer une
dégénérescence plus ou moins opportuniste de la vieille garde. »
(Trotski, Cours nouveau,
p. 25.)
En 1904, le bureaucrate Lénine était accusé de
« terroriser » le Parti.
« La tâche de l’Iskra (journal de Lénine) consistait à
terroriser théoriquement l’intelligentsia. Pour les sociaux-démocrates
éduqués à cette école, l’orthodoxie est quelque chose de très proche de
cette ‘Vérité’ absolue qui inspirait les Jacobins (révolutionnaires
bourgeois). La Vérité orthodoxe prévoit tout. Celui qui conteste cela doit
être exclu ; celui qui en doute est près d’être exclu. »
(Trotski, Nos tâches politiques, p. 190.)
En 1923, Trotski lance un appel à « remplacer les
bureaucrates momifiés » afin que « personne désormais n’ose plus
terroriser le Parti ».
(Trotski, Cours nouveau, p. 154.)
Pour conclure, ajoutons que la brochure Cours nouveau
nous fait connaître Trotski également comme un arriviste sans principes et
sans scrupules. En 1923, pour prendre le pouvoir au sein du Parti
bolchevik, Trotski veut « liquider » la vieille garde bolchevique qui
connaît trop bien son passé d’opposant aux idées de Lénine. Aucun vieux
bolchevik n’était prêt à abandonner le léninisme pour le trotskisme. D’où
la tactique de Trotski : il déclare que les vieux bolcheviks
« dégénèrent » et il flatte la jeunesse qui ne connaît pas son passé
antiléniniste. Sous le mot d’ordre de « démocratisation » du Parti,
Trotski veut mettre à la direction des jeunes qui le soutiennent.
Or, dix ans plus tard, lorsque des hommes comme Zinoviev et
Kaménev auront complètement dévoilé leur caractère opportuniste, Trotski
déclarera qu’ils représentent « la vieille garde bolchevique » persécutée
par Staline et il se liera à ces opportunistes en invoquant le passé
glorieux de la « vieille garde » ! [pp. 45-47.] |
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Trotski s'est efforcé de dénigrer systématiquement le passé
révolutionnaire de Staline et presque tous les auteurs bourgeois ont
repris ses médisances. Trotski déclare :
« Staline est la plus éminente médiocrité de notre parti. »
(Trotski, Ma vie, Gallimard, Livre de Poche, 1966, p. 590.)
Lorsque Trotski parle de « notre parti », c'est de
l'escroquerie : il n'a jamais appartenu à ce parti bolchévik que Lénine,
Zinoviev, Staline, Sverdlov et d'autres ont forgé entre 1903 et 1917.
Trotski entra au parti en juillet 1917.
Il écrit aussi :
« Pour les affaires courantes, Lénine s'en remit à Staline,
à Zinoviev ou à Kaménev. Je ne valais rien pour faire des commissions.
Lénine avait besoin, dans la pratique, d'adjoints dociles ; dans ce rôle,
je ne valais rien. » (Trotski, Ma vie, Gallimard, Livre de Poche,
1966, p. 590.)
Cela ne dit vraiment rien sur Staline, mais tout sur
Trotski : il prête à Lénine sa propre conception aristocratique et
bonapartiste du Parti, un chef entouré d'adjoints dociles qui traitent les
affaires courantes ! [p. 27]
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En décembre [1918],
la situation se détériora gravement dans l'Oural à cause de l'avancée des
troupes réactionnaires de Koltchak. Staline fut envoyé avec les pleins
pouvoirs pour mettre fin à l'état catastrophique de la Troisième armée et
pour la purger des commissaires incapables. Dans son enquête sur place,
Staline critiqua la politique de Trotski et de Vatsetis. au Huitième
Congrès en mars 1919, Trotski fut critiqué par de nombreux délégués pour
ses "attitudes dictatoriales", son "adoration pour les spécialistes
militaires" et ses "torrents de télégrammes mal conçus". (Ian Grey, Stalin,
Man of History, Abacus, Sphere Books Ltd, 1982, Great Britain, p. 128.)
[p. 31] |
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En novembre 1919, Staline et Trotski reçurent pour leurs
exploits militaires l'Ordre du Drapeau Rouge, une distinction nouvellement
crée. Lénine et le Comité central estimaient que les mérites de Staline,
dans la direction de la lutte armée aux endroits les plus difficiles,
égalaient ceux de Trotski qui avait organisé et dirigé l'Armée rouge au
niveau central. Mais pour mieux faire ressortir sa propre grandeur,
Trotski écrit :
« Pendant toute la durée de la guerre civile, Staline resta
une figure de troisième ordre. » (Trotski, Staline, Tome II, Union
Générale d'Editions, coll. 10-18, Paris, 1979, p. 224.)
McNeal, qui est souvent plein de parti pris contre Staline,
écrit à ce propos :
« Staline avait émergé comme un chef politique et militaire
dont la contribution à la victoire rouge ne le cédait qu'à celle de
Trotski. Staline avait joué un moindre rôle que son rival dans
l'organisation générale de l'Armée rouge, mais il avait été plus important
en dirigeant des fronts cruciaux. Si sa réputation comme héros était loin
derrière celle de Trotski, ce n'était pas tellement en raison du mérite
objectif de ce dernier mais plutôt du manque de sens d'auto-publicité chez
Staline. » (McNeal, Stalin, Macmillan Publishers, London, 1988, p.
63.) [p. 32]
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Voici ce que Trotski écrit fin 1934, juste après
l'assassinat de Kirov, lorsque Zinoviev et Kaménev furent exclus du Parti
et renvoyés en exil intérieur.
« Comment a-t-il pu se faire que précisément aujourd'hui,
après toutes les réussites économiques, après l'abolition des classes en
URSS, selon les assurances officielles, comment a-t-il pu se faire que de
vieux bolcheviks aient pu se poser pour tâche la restauration du
capitalisme ? Des sots manifestes seraient seuls capables de croire que
des rapports capitalistes, c'est-à-dire la propriété privée des moyens de
production, y compris la terre, pourraient être rétablis en URSS, par la
voie pacifique et mener au régime de la démocratie bourgeoise. En réalité,
le capitalisme ne pourrait – s'il le pouvait en général – se régénérer en
Russie qu'en résultat d'un violent coup d'Etat contre-révolutionnaire qui
exigerait dix fois plus de victimes que la révolution d'Octobre et la
guerre civile. » (28 décembre 1934 ; Trotski, L’appareil policier du
stalinisme, Union Générale d'Editions, coll. 10-18, Paris, 1976, pp.
26-27.)
Après avoir lu ce texte, une première réflexion s'impose.
Trotski a mené, de 1922 à 1927, une lutte obstinée, axée sur la thèse de
l'impossibilité de la construction du socialisme dans un seul pays,
l'URSS. Or, cet individu sans scrupules vient déclarer en 1934 que le
socialisme est si solidement établi en Union soviétique, qu'il faudrait
des dizaines de millions de morts pour le renverser !
Ensuite, Trotski fait semblant de défendre les « vieux
bolchéviks ». Mais les positions des « vieux bolchéviks » Zinoviev et
Kaménev étaient diamétralement opposées à celles de ces autres « vieux
bolchéviks » Staline, Kirov, Molotov, Kaganovitch et Jdanov. Ces derniers
ont clairement montré que, dans la lutte des classes âpre qui se
développait en Union soviétique, les positions opportunistes de Zinoviev
et Kaménev ouvraient la voie aux anciennes classes exploiteuses et aux
nouveaux bureaucrates.
Trotski avance un argument démagogique mille fois utilisé
par la bourgeoisie : C'est un vieux révolutionnaire, comment aurait-il pu
changer de camp ? Kroutchev le reprendra textuellement dans son Rapport
secret.
Pourtant, Kautsky, qu'on appelait l'enfant spirituel de
Marx et d'Engels, devint bel et bien, après la mort des fondateurs du
socialisme scientifique, le principal renégat du marxisme. Martov était
parmi les pionniers du marxisme en Russie et participa à la création des
premières organisations révolutionnaires ; pourtant, il sera un des chefs
de file des menchéviks et se battra contre la révolution socialiste dès
octobre 1917. Et que dire des « vieux bolchéviks » Khrouchtchev et Mikoyan,
qui ont effectivement engagé l'Union soviétique dans la voie de la
restauration capitaliste ?
Trotski affirme que la contre-révolution n'est possible que
par un bain de sang qui coûtera plus de quatre-vingts millions de morts.
(!) Il prétend donc que le capitalisme ne peut pas être restauré « de
l'intérieur » par le pourrissement politique interne du Parti, par
l'infiltration ennemie, la bureaucratisation, la social-démocratisation du
Parti. Pourtant, Lénine avait déjà insisté sur cette possibilité. [p.
152-153]
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« La situation militaire en Russie est contradictoire.
d'un côté, nous avons une population de 170 millions d'habitants réveillés
par la plus grande révolution de l'histoire, qui possède une industrie de
guerre plus ou moins développée. D'un autre côté, nous avons un régime
politique qui paralyse toutes les forces de cette nouvelle société. Je
suis sûr d'une chose : le régime politique ne survivra pas à la guerre. Le
régime social qui est la nationalisation de la production, est
incomparablement plus puissant que le régime politique qui est despotique.
Les représentants du régime politique, la bureaucratie, sont effrayés par
la perspective de la guerre parce qu'ils savent mieux que nous qu'ils ne
survivront pas à la guerre en tant que régime. »
(23 juillet 1939 ; Trotski,
La lutte antibureaucratique en URSS, Union Générale d'Editions, coll. 10-18, Paris, 1975, pp.
159-160.)
A nouveau, nous avons d'un côté "les 170 millions", les
"bons" citoyens qui ont tous été réveillés grâce à la révolution. On se
demande bien par qui, si ce n'est par le Parti bolchevik et par Staline :
la grande masse paysanne n'était nullement "éveillée" au cours des années
1921-1928... Ces "170 millions" possèdent une "industrie de guerre
développée". Comme si ce n'est pas la politique de l'industrialisation et
de la collectivisation, proposée par Staline et réalisée grâce à sa
volonté de fer, qui a permis de créer en un temps record les entreprises
d'armement ! Grâce à sa ligne correcte, à sa volonté, à sa capacité
d'organisation, le régime bolchévik a éveillé toutes les forces populaires
de la société, maintenues jusqu'alors dans l'ignorance, la superstition,
le travail individuel primitif. Mais selon les dires du provocateur qu'est
devenu Trotski, ce régime bolchevik paralyse toutes les forces de la
société ! Et Trotski de faire une de ses nombreuses prophéties loufoques :
il est sûr que le régime bolchevik ne survivra pas à la guerre ! [p.
216-217]
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Un
cours de trois jours à l’Université marxiste d’été : Le trotskisme,
une doctrine anti-marxiste ?
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L’Institut
d’Études marxistes vient de publier le livre du marxiste indien Harpal Brar,
Trotskisme ou léninisme ? Du 19 au 22 août, Johnny Coopmans donnera un cours,
basé sur ce livre et intitulé Le trotskisme, une doctrine antimarxiste ?
Interview des auteurs par
Maria
McGavigan, 13-06-2003
Qu’est-ce
qui vous a poussé à écrire ce livre ?
Harpal
Brar.
En 1993, quand il a été publié, l’Union soviétique venait de s’effondrer
et on assistait à un flot inouï de propagande contre les réalisations du
premier pays socialiste de l’histoire. Curieusement, la plupart de ces
calomnies datent des années trente et du début des années quarante. Beaucoup
ont leur origine dans les écrits de Léon Trotski, cet éternel opposant du
parti communiste soviétique.
Tous
ces mensonges ont été réfutés en leur temps, de telle sorte qu’à la
sortie de la Seconde Guerre Mondiale bien peu de gens s’aventuraient sur le
chemin du trotskisme. Personne ne se souvient de cela aujourd’hui.
Or,
il se fait qu’au début des années 90, certains communistes britanniques qui
prétendaient défendre le "vrai" marxisme ont aussi commencé à
attaquer Staline et l’Union soviétique… en reprenant les arguments de
Trotski ! Ces attaques sonnaient le glas de l’ensemble de l’héritage
marxiste, de Lénine et de Marx lui-même. Pour relancer le mouvement
communiste, on allait devoir évacuer toutes ces calomnies.
Pourquoi
était-il important de publier ce livre en français ? Les situations en
France et en Grande Bretagne ne sont-elles pas très différentes ?
Johnny
Coopmans.
Personnellement, le livre m’a appris beaucoup de choses que je ne savais pas.
Par exemple, qu’en 1929, Trotski a été trois jours de suite à la une du Daily
Express, le plus grand quotidien britannique, avec une série d’articles
pour lesquels il a été grassement payé. Il s’est vanté d’avoir exigé
une liberté absolue, mais il a utilisé cette liberté uniquement pour attaquer
l’Union soviétique — il n’y a pas un mot de critique du capitalisme !
En
fait, pour ce qui est de l’Europe, c’est en France et en Grande-Bretagne que
le trotskisme a le plus d’influence aujourd’hui. En Grande-Bretagne, le
Parti communiste, même s’il n’était pas fort électoralement parlant, a
longtemps eu un impact très important sur la lutte de classes. Dans les deux
pays, les partis communistes se sont détournés du marxisme et n’ont plus
d’influence révolutionnaire. En France, les trotskistes ont bâti leurs
positions sur l’effondrement du PCF.
Malgré
le déclin du PCF, le débat politique en France reste relativement intense.
Reconstruire un mouvement révolutionnaire en France sans une compréhension de
ce qu’est réellement le trotskisme me paraît impossible. Pour cela, il est
important de faire parler les faits, de replacer Trotski, sa politique et son idéologie
devant l’histoire.
Harpal
Brar.
Il faut se rappeler que le PCF a, dès 1956, avalisé les attaques de
Khrouchtchev contre Staline, préparant ainsi le terrain aux organisations
trotskistes… et à tout le déferlement de propagande anticommuniste qu’on a
connu trente-cinq ans plus tard.
Et
dans d’autres pays ?
Harpal
Brar.
Dans certains pays africains, les organisations trotskistes font beaucoup de
tort au mouvement révolutionnaire. Au Zimbabwe, par exemple, où le
gouvernement est très attaqué par l’ancienne métropole britannique pour sa
politique d’expropriation des fermiers blancs, il existe un mouvement
populaire, anti-impérialiste, particulièrement vivant. Il y a un député
trotskiste au Parlement. Celui-ci n’a rien trouvé de mieux que de s’allier
avec le très réactionnaire MDC (Mouvement pour un changement démocratique).
Il joue un rôle objectivement contre-révolutionnaire.
Dire
que les trotskistes sont des contre-révolutionnaires, ce n’est pas exagéré
?
Harpal
Brar.
Pas du tout. Ils sabotent le mouvement anti-impérialiste et révolutionnaire au
Nigeria également, et dans certaines anciennes colonies françaises de
l’Afrique de l’Ouest. Et ils emploient le même genre d’argument que ceux
que Trotski a utilisés dans les années 1920 : il faut faire une révolution
socialiste tout de suite, dirigée par la classe ouvrière, sans l’appui des
paysans… Alors que le premier problème pour tous ces pays est de se libérer
de l’impérialisme et de conquérir une réelle indépendance. Regardez les
attaques virulentes des trotskistes contre la Cuba socialiste alors même que
George W. Bush la menace si pesamment.
Trotski
a quand même été un des grands dirigeants de la révolution russe de 1917 ?
Johnny
Coopmans.
Il a joué un rôle important à un moment donné, effectivement. Mais le livre
montre qu’en fait, Trotski s’est opposé pratiquement toute sa vie à tous
les dirigeants révolutionnaires. Pas seulement à Staline, mais surtout à Lénine.
Il n’a rejoint le Parti communiste qu’en août 1917, deux mois avant la révolution,
et il n’a pas fallu beaucoup d’années pour le retrouver de nouveau dans
l’opposition, parfois à des moments où la jeune Union soviétique se battait
pour sa survie.
Pourquoi
un cours ? Ne suffit-il pas de lire le livre ?
Harpal
Brar.
Suivre un tel cours permet aussi aux jeunes de prendre conscience de l’héritage
de notre mouvement. On peut penser que ce n’est pas important, que les
trotskistes ne sont jamais arrivés au pouvoir nulle part, qu’à quelques
exceptions près ils ne sont pas très influents, mais leurs arguments sont
repris par les sociaux-démocrates pour dénigrer le communisme.
Johnny
Coopmans.
Par les médias aussi (regardez Le Monde et Le Monde Diplomatique
par exemple). Un cours a aussi l’avantage d’être quelque chose de collectif :
on peut confronter ses propres idées à celles qui se trouvent dans le livre et
à celles des autres participants. Cela vous aide à comprendre les enjeux
essentiels du marxisme. Le trotskisme utilise une terminologie trompeuse, car
elle semble marxiste et révolutionnaire. Combien de jeunes n’ont-ils pas été
détournés de la voie révolutionnaire par le trotskisme ? Analyser le
trotskisme, c’est apprendre comment construire aujourd’hui un mouvement
communiste.
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Le trotskisme au service de la CIA contre les pays socialistes
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(Ludo
Martens, 20 octobre 1992)
Après
le triomphe de la contre-révolution bourgeoise en Europe de l’Est et en Union
soviétique, il ne peut plus guère y avoir de divergences d’opinion parmi les
communistes quant à la véritable nature du trotskisme. Le développement du
processus contre-révolutionnaire à l’Est et en Union soviétique permet de vérifier
la signification de classe du discours que les trotskistes tiennent depuis
soixante ans. Il est maintenant facile de voir à travers leur verbiage de
gauche, la véritable nature et le véritable but de ce courant. Il suffit
simplement de relire les déclarations trotskistes d’il y a deux ou trois ans,
pour que la vérité vous saute à la figure. Le trotskisme est un courant idéologique
dont le nœud est l’anticommunisme forcené, un courant qui recrute des éléments
progressistes de la petite-bourgeoisie pour les endoctriner dans sa ligne
anticommuniste, un courant qui ne mène qu’un seul combat avec persévérance,
continuité et conviction : le combat contre le marxisme-léninisme et contre le
mouvement communiste international. Nous prouverons ces affirmations à travers
l’étude des positions trotskistes lors des contre-révolutions de velours qui
ont conduit à la restauration du capitalisme en Europe de l’Est et en Union
soviétique.
La
restauration du capitalisme est impossible !
Au
cours des années trente, Staline avait soulevé une question essentielle.
Lorsque le socialisme, en tant que dictature des masses travailleuses, a été
établie dans un pays, est-ce que la restauration capitaliste reste possible ?
Trotski répondait que la restauration capitaliste était impossible sans une
insurrection armée de la bourgeoisie et sans une guerre civile prolongée. Sa
thèse de l’impossible restauration servait à détruire toute vigilance
politique et idéologique et à promouvoir une attitude de conciliation envers
l’opportunisme à l’intérieur du parti et envers l’ennemi de classe dans
la société. Depuis la Révolution Culturelle, les marxistes-léninistes ont réaffirmé
qu’un parti communiste peut dégénérer politiquement, qu’il peut être
envahi par des conceptions et des théories bourgeoises et petites-bourgeoises.
Le révisionnisme, c’est l’adoption des idées de la bourgeoisie et de la
petite-bourgeoisie, enveloppées de paroles marxistes-léninistes. Quand le révisionnisme
réussit à dominer définitivement un Parti communiste, celui devient
l’instrument principal d’une restauration bourgeoise progressive dans le
domaine idéologique, politique et économique. Souvent, Mandel, le principal
chef de la soi-disant Quatrième Internationale, nous a crié au visage que c’était
là une théorie aberrante, stalinienne, servant uniquement à justifier
l’arbitraire. Il tient beaucoup à cette idée-maîtresse de Trotski.
Seuls
des sots manifestes...
En
1934, Staline avait montré que la ligne du groupe opportuniste Zinoviev-Kamenev
aboutirait nécessairement au rétablissement capitaliste en Union soviétique.
L’histoire a prouvé que les critiques de Staline contre Trotski, contre le
groupe Zinoviev-Kamenev et ensuite contre le groupe Boukharine, étaient tout à
fait pertinentes. La réfutation de leurs idées au cours des années vingt et
trente a permis de maintenir la dictature du prolétariat et d’édifier le
socialisme, puis de forger les forces politiques et militaires nécessaires pour
défendre victorieusement le socialisme contre l’agression fasciste. Un
demi-siècle plus tard, les révisionnistes Khrouchtchev et Brejnev ont repris
un grand nombre d’idées de Trotski, de Zinoviev et de Boukharine. Puis, deux
années à peine après la réhabilitation officielle de toutes leurs idées
opportunistes par Gorbatchev, la restauration capitaliste était un fait
accompli. Mais il faut se rappeler qu’en 1943 Trotski répliqua à Staline : Des
sots manifestes seraient seuls capables de croire que des rapports capitalistes,
c’est-à-dire la propriété privée des moyens de production, y compris la
terre, pourraient être rétablis en URSS par la voie pacifique et mener au régime
de la démocratie bourgeoise. En réalité, le capitalisme ne pourrait - s’il
le pouvait en général - se régénérer en Russie qu’en résultat d’un
violent coup d’Etat contre-révolutionnaire qui exigerait dix fois plus de
victimes que la Révolution d’Octobre et la guerre civile.
(1)
Dix fois plus : cela fait entre 50 et 90 millions de morts pour que le
capitalisme puisse être réintroduit en Union soviétique...
1989
:
La restauration impossible à moyen terme
Même
en 1989, au moment où les forces ouvertement contre-révolutionnaires se déchaînaient,
Mandel jurait que le spectre de la restauration capitaliste n’était qu’un
mensonge stalinien pour justifier la répression. En 1989, la Pologne et la
Hongrie avaient déjà basculé dans le camp de l’impérialisme. Pourtant,
Mandel écrit : La
bourgeoisie, petite et moyenne, n’est plus qu’une minorité réduite de la
société dans chacun des Etats ouvriers bureaucratisés. Elle jouit d’un
appui, d’ailleurs fort limité, du grand capital international. Mais dans
l’ensemble, cette convergence d’intérêt est insuffisante pour pouvoir
imposer, à bref ou moyen terme, une quelconque restauration du capitalisme.
(2)
Les
marxistes-léninistes ont identifié depuis longtemps les quatre forces sociales
qui constituent la base de la restauration : la couche de bureaucrates, de
technocrates et d’éléments corrompus au sein du parti et de l’appareil
d’Etat, deuxièmement les forces politiques et idéologiques des anciennes
classes réactionnaires ; troisièmement, les nouveaux éléments bourgeois et
exploiteurs surgis au sein de la société socialiste et enfin les forces de
l’impérialisme qui agissent ouvertement ou clandestinement dans les pays
socialistes. Depuis Reagan, l’ingérence et l’infiltration de l’impérialisme
ont redoublé dans les pays socialistes. Mandel nie l’existence des deux premières
forces et il minimise les deux dernières. Il a d’ailleurs sorti le même
argument pour soutenir la contre-révolution en Union soviétique : Où
va l’URSS de Gorbatchev ? Excluons de prime abord l’éventualité d’une
restauration du capitalisme en URSS. Autant le capitalisme ne peut être
graduellement supprimé, autant il ne peut être graduellement restauré.
(3)
Les
trotskistes ont propagé bruyamment leur théorie de l’impossible
restauration, aussi longtemps qu’il pouvait y avoir la moindre résistance de
la part du Parti communiste et de l’appareil d’Etat contre les forces
anticommunistes. Depuis les années trente, cette théorie leur a servi de
justification au soutien de tous les courants opportunistes ou contre-révolutionnaires.
Au cours des années trente et quarante, ils ont soutenu tous les courants et
fractions opportunistes qui ont entamé la lutte contre la direction marxiste-léniniste
du parti. En 1956, ils ont applaudi à l’antistalinisme courageux de
Khrouchtchev, ils se sont fait les propagandistes du réactionnaire tsariste
Soljenitsyne, ils ont appuyé toutes les forces nationalistes réactionnaires et
fascistes, tous les dissidents pro-occidentaux, ils ont propagé tapageusement
toutes les théories anticommunistes de l’entourage de Gorbatchev, jusqu’à
remplir deux tiers de leur journal avec des articles droitiers repris dans les Nouvelles
de Moscou et de Spoutnik.
(4)
Bref, au nom de la théorie de l’impossible restauration, les trotskistes ont
soutenu tous les contre-révolutionnaires, jusqu’au jour où plus rien ne
subsista des idées révolutionnaires et des institutions socialistes créées
et défendues par Lénine et Staline.
Une
fois la bataille terminée, Mandel mentionne, en passant, hypocritement,
l’hypothèse d’une restauration. Le 12 octobre 1989, dans une même
interview, il réussit à défendre les deux positions... J’exclus
un rétablissement graduel, pacifique, imperceptible du capitalisme. C’est une
illusion réformiste. On devra briser la résistance de la classe ouvrière.
Plus loin, il cite la trotskiste Catharine Samary qui affirme qu’une
restauration n’est à exclure, mais qu’elle se fera uniquement
sur le modèle turc...
(5)
Mais cette évocation d’une possible restauration, n’a aucune influence sur
la politique trotskiste, qui reste ferme sur le principe: destruction totale de
tout ce qui rappelle le communisme. Ainsi, trois mois plus tard, fin décembre
1989, au moment de l’assaut final de la contre-révolution, les trotskistes
lancent un mot d’ordre en première page: Solidarité
avec la révolution qui commence à l’Est !
(6)
D’un
côté la bureaucratie, de l’autre les masses
Cette
thèse de l’impossible restauration, a servi, pendant soixante ans, de feuille
de vigne, permettant aux trotskistes de passer décemment du côté des
anticommunistes. En effet, Staline et, après lui, Mao Zedong, ont toujours
maintenu que la lutte de classe continue sous le socialisme, que la lutte entre
la voie socialiste et la voie capitaliste existe sur une longue période
historique et que la restauration capitaliste est donc toujours possible. Le
socialisme, pour pouvoir se maintenir et progresser, a besoin d’un Parti
communiste authentiquement marxiste-léniniste, un parti qui épure, à
intervalles réguliers, ses rangs des courants opportunistes. Le socialisme doit
se défendre contre ses ennemis, contre les bribes des anciennes classes réactionnaires,
contre les nouveaux éléments bourgeois qui naissent sous le nouveau régime et
contre les agents de l’impérialisme.
En
attaquant ces idées, Mandel et les trotskistes ont développé une théorie
originale, qui affirme que la lutte de classe existe bel et bien sous le
socialisme....mais qu’elle oppose la bureaucratie aux masses populaires. Dénonçant
la bureaucratie avec une violence égalée uniquement par les fascistes, les
chefs trotskistes soutiennent toutes les oppositions réactionnaires contre le
socialisme, affirmant qu’elles expriment la volonté des masses populaires. Se
faisant les avocats de toutes les forces bourgeoises et anticommunistes, les
trotskistes placent d’un côté la bureaucratie qui veut supprimer les libertés
démocratiques et de l’autre côté les forces de la révolution politique qui
aspirent au vrai socialisme. Ainsi, Mandel écrit en octobre 1989 : L’enjeu
principal des luttes politiques en cours n’est pas la restauration du
capitalisme. C’est soit l’avance vers la révolution politique
antibureaucratique, soit la suppression partielle ou totale des libertés démocratiques
acquises par les masses au cours de la glasnost. La lutte principale n’oppose
pas des forces pro-capitalistes à des forces anticapitalistes, mais oppose la
bureaucratie aux masses populaires.
(7)
En prétendant que la lutte oppose la bureaucratie aux masses
populaires, Mandel soutien ouvertement et explicitement des forces libérales,
sociales-démocrates, monarchistes et fascistes dans leur lutte contre les
derniers vestiges du socialisme.
La
glasnost, c’est du trotskisme....
Au
moment où la bourgeoisie internationale reconnaissait déjà que le rétablissement
du capitalisme en URSS, était pratiquement achevé, Mandel a eu les honneurs de
la presse anticommuniste soviétique. Il a poussé l’impudence jusqu’à
affirmer que Gorbatchev était un grand révolutionnaire qui a rejoint les thèses
trotskistes. Puis Mandel poursuit : maintenant, tous les communistes du monde
comprennent mieux qui sont les véritables révolutionnaires et qui sont les véritables
contre-révolutionnaires. Trotski, les trotskistes, Gorbatchev et les gorbatchéviens
sont dans le camp de la révolution, Staline et les staliniens sont dans le camp
de la contre-révolution. Staline représente une
contre-révolution violente, dira-t-il à Managua.
(8)
Heureusement, grâce à l’effort conjoint de Mandel et de Gorbatchev, nous
voilà partis en cette année bénie de 1990, pour la révolution, la vrai.
Voici la déclaration de Mandel aux Temps
Nouveaux. Temps Nouveaux : Mikhaïl Gorbatchev, ne proclame-t-il pas que la
perestroïka est une véritable nouvelle révolution ?
Ernest
Mandel : Oui, il le proclame effectivement, et c’est de nouveau fort positif.
Notre mouvement avait défendu la même thèse depuis 55 ans, on l’avait
qualifié pour cette raison de contre-révolutionnaire. Aujourd’hui, on
comprend mieux, en URSS et au sein d’une bonne partie du mouvement communiste
international, où se trouvaient les véritables contre-révolutionnaires et où
se trouvaient les véritables révolutionnaires.
(9)
Il
ne faudra pas attendre deux ans pour voir l’Union soviétique tomber dans les
mains d’une maffia tsariste et pro-américaine, pour voir une montée des
forces fascistes et tsaristes en Russie et dans les Républiques et pour
assister à des guerres civiles réactionnaires entre différentes fractions
bourgeoisies. Ce qui éclaire parfaitement le visage des révolutionnaires de la
glasnost et de la perestroïka et ce qui montre pour quelles forces politiques
travaille un Mandel, cet anticommuniste professionnel. Catherine Samary, une
autre étoile de la IVe Internationale trotskiste, a affirmé dans la presse
soviétique que Gorbatchev appliquait le programme développé par Trotski !
Elle fit l’éloge de la glasnost en ces termes : Dans
votre pays, on n’a toujours pas publié la Plate-forme de l’Opposition de
gauche qui a combattu Staline et proposé une voie alternative pour la
construction du socialisme. En fait, vous êtes maintenant en train d’adopter
ses idées: construire la démocratie socialiste authentique et l’autogestion.
(10)
Le
soutien de Mandel à Eltsine
Tout
en étant un partisan ardent de la glasnost de Gorbatchev, Mandel considérait
de son devoir de soutenir les forces encore plus à gauche que Gorbatchev, et
c’est de Eltsine et de Sakharov que Mandel se fit le porte-parole ! Début
1989, Mandel présente Eltsine comme le représentant des travailleurs,
l’homme de la démocratisation qui exprime les idées de la couche
politiquement consciente de l’URSS ! Dans son livre sur Gorbatchev, il écrit
: L’élimination de
Eltsine (le 11 novembre 1987) comme dirigeant du PCUS représente un grave recul
du processus de démocratisation en cours en URSS.
(11)
Eltsine est aujourd’hui la personnalité politique la plus populaire parmi les
travailleurs soviétiques. (...) Des dizaines de milliers de badges avec
l’inscription ‘Réinstallez Eltsine!’ ont été spontanément fabriqués.
Tout cela indique la volonté d’une couche politiquement consciente de
conserver et d’élargir les libertés démocratiques partielles obtenues au
cours des années 1986-1988.
(12)
Le
3 avril 1989, Mandel salue l’apparition
d’une gauche plus radicale et plus massive. Trois lignes de force,
progressistes, se dégagent de la plate-forme de Eltsine et de Sakharov: contre
les privilèges de la bureaucratie ; pour d’avantage d’égalité; pour un
système pluriparti.
(13)
Sakharov, ce représentant de la gauche radicale, avait depuis de longues années
pratiquement le statut d’agent officiel de la CIA en Union soviétique. Il
avait soutenu avec enthousiasme l’agression américaine au Vietnam. Il
estimait que les Américains auraient pu gagner cette guerre si
on avait fait preuve de davantage d’esprit de décision et de suite sur le
plan militaire et surtout politique.
(14)
Quant
à Eltsine, lors de son premier voyage aux Etats-Unis, la presse internationale
avait amplement commenté ses propos élogieux sur le capitalisme américain et
rapporté ses contacts avec la CIA. Même un journal de droite comme De
Gazet van Antwerpen, trouva que Eltsine avait exagéré en déclarant: Le
capitalisme n’est pas en train de pourrir, au contraire, il s’épanouit. Tu
peux acheter tout pour peu d’argent. Dans la rue, le soir, on ne court pas le
moindre danger. Même chez les sans-abri, j’ai trouvé une approche optimiste
de la vie.
(15)
Après avoir tenu des propos aussi outrancièrement antisocialistes, Eltsine
sera toujours salué par Mandel comme la gauche radicale-démocratique du Parti
communiste de l’URSS !
En
effet, début 1990, la presse trotskiste manifeste une fois de plus son soutien
à l’aile radicale-démocratique de l’opposition en Union soviétique. La
Moskovskaia Pravda du 23 février 1990 a publié la ‘plate-forme démocratique’
de l’opposition radicale-démocratique dirigée par Boris Eltsine. La
plate-forme réclame l’exercice du pouvoir par des soviets élus sur la base
d’un système pluriparti l’abolition du ‘rôle dirigeant du PC’ et
l’adoption d’une loi légalisant le système multiparti.
(16)
On notera que les trotskistes continuent à insister sur les points développés
par Eltsine qui concordent avec leur ligne révolutionnaire. Mandel ira jusqu’à
déclarer que Eltsine est le nouveau...Trotski. A
l’heure actuelle, le réformateur Boris Eltsine représente la tendance qui
est en faveur de la réduction de l’énorme appareil bureaucratique. Ainsi, il
marche sur les traces de Trotski.
(17)
Lorsque
Yannaiev improvisa, en août 1991, son coup farfelu, Eltsine monta, en
professionnel, un véritable coup d’Etat qui détruisit toute la légalité du
système en place; il fut soutenu par une mobilisation internationale effrénée
de toutes les forces impérialistes. Mandel et les trotskistes étaient, bien sûr,
du côté de Eltsine. La
mobilisation galvanisée par Eltsine et le rejet de l’ancien système
expliquent l’échec de ce qui apparaît comme un coup de force, plus qu’un
coup d’Etat. Il fallait sans hésiter s’opposer au coup et, à ce titre,
lutter aux côtés de Eltsine. Le développement de l’auto-organisation, du
pluralisme politique et de la totale liberté d’expression sont les seules
garanties d’une démocratie sur les choix essentiels à venir. Nous sommes
pour la nationalisation des biens du Parti communiste et des syndicats
officiels.
(18)
A
ce moment, il était évident pour tous les anticapitalistes honnêtes que
Eltsine représentait la fraction ultralibérale et pro-américaine de la
nouvelle bourgeoise russe, qui s’apprêtait à réhabiliter l’héritage
tsariste. Pourtant, les trotskistes ont acclamé le coup d’Etat contre-révolutionnaire
de Eltsine parce qu’il ouvrait le chemin de l’auto-organisation, c’est-à-dire
l’organisation des masses contre le Parti communiste et parce qu’il
introduisait le pluralisme, c’est-à-dire la liberté pour les partis libéraux,
sociaux-démocrates, fascistes et tsaristes... Liberté pour les partis
bourgeois, accompagnée de l’inévitable répression contre les organisations
communistes, conduisant éventuellement à leur interdiction, comme cela se fait
dans tout système bourgeois pluraliste. Une année plus tard, plus personne, même
parmi la grande bourgeoisie internationale ne pouvait nier la nature extrême
droite et pro-impérialiste de Eltsine. En véritables provocateurs
anticommunistes, les trotskistes osaient alors titrer: Boris
Eltsine: sur les traces de Joseph Staline ?
(19)
Cette exemple montre bien que ces anticommunistes ne reculent devant aucune
bassesse ni crapulerie: ils ont soutenu le libéral Eltsine jusqu’au bout dans
son combat anticommuniste, en le comparant au chef révolutionnaire vénéré,
le grand Trotski ; mais quelques mois plus tard, la restauration capitaliste étant
achevée et Eltsine ayant salué la mémoire des anciens Tsars, les trotskistes
diront que Eltsine, en fait, ressemble à leur pire ennemi : Staline.
Un
grand soupir de soulagement
En
avril 1989, Mandel publia un livre pour dire tout le bien qu’il pense de
Gorbatchev, de Eltsine et surtout de la glasnost. On se rappelle qu’à l’époque,
la bourgeoisie cachait à peine son enthousiasme devant les changements
introduits par Gorbatchev. Madame Thatcher s’était déjà écriée qu’elle
était une partisane convaincue de la glasnost et de la perestroïka. La
bourgeoisie annonçait la fin du communisme et le début d’une grande ère de
paix, de démocratie et de liberté. Avec son langage de gauche perfide, Mandel,
comme toujours, appuyait le courant bourgeois à la mode. Dans son livre, il écrit
: Le cauchemar du
stalinisme et du brejnévisme est définitivement dépassé. Le peuple soviétique,
le prolétariat international, l’humanité toute entière peuvent pousser un
grand soupir de soulagement.
(20)
A l’époque, nous avons souligné que la contre-révolution en Europe de
l’Est et en Union soviétique constitua une victoire stratégique pour l’impérialisme,
qu’elle causera un désastre pour les peuples des ex-pays socialistes,
qu’elle renforcera l’oppression du Tiers Monde dont les peuples seraient les
premières victimes des changements en cours, et qu’elle accentuerait toutes
les contradictions du monde capitaliste. Les trotskistes titraient alors : La
folie de la direction du PTB s’accentue.
(21)
Dans le même journal, il expliquait le soupir de soulagement de l’humanité,
en promettant un avenir sans interventions militaires impérialistes pour les
peuples du Tiers Monde ! Les
mouvements de masse en Europe de l’Est constituent aussi une menace... pour
l’impérialisme. Une intervention étrangère de l’impérialisme dans le
Tiers Monde devient maintenant plus difficile.
(22)
Et lorsqu’une année plus tard, les forces coalisées de l’impérialisme lançaient
leur agression barbare contre l’Irak, les trotskistes claironnaient qu’ils
se battaient, eux, aussi bien contre Saddam Hussein que contre les Alliés.
Entre-temps, en Europe de l’Est et en Union soviétique, le soupir de
soulagement s’avérait être un cris d’horreur devant le chômage, la misère,
la pauvreté, le nationalisme réactionnaire et la guerre civile.
Développant
son idée du soupir de soulagement du peuple soviétique, Mandel avait imaginé
un beau point d’orgue à son livre. En voici, en résumé, la dernière page.
L’évolution en cours confirme que l’analyse et la prédiction faites par Léon
Trotski il y a un demi-siècle, s’avéreront bien plus réalistes et bien plus
vraisemblables : Avec la venue du prolétariat à l’activité, l’appareil
stalinien restera suspendu en l’air. S’il tente malgré tout d’opposer de
la résistance, il y aura à appliquer contre lui non pas des mesures de guerre
civile, mais plutôt des mesures d’ordre policier. Il s’agit, en tout cas,
non d’une insurrection contre la dictature du prolétariat, mais de
l’ablation de l’excroissance pernicieuse qui se trouve en elle. Et encore : La
révolution que la bureaucratie prépare contre elle-même, ne sera pas sociale
comme celle d’Octobre 1917 : il ne s’agira pas de changer les bases économiques
de la société, de remplacer une forme de propriété par une autre. Ainsi
sera-t-il.
(23)
Il
est méritoire de la part de Mandel d’associer à son analyse de la glasnost
(qui servira, à peine une année plus tard, à le démasquer comme un
anticommuniste irréductible), le vieux Trotski. En effet, les menées contre-révolutionnaires
grotesques de Mandel poussent à leurs ultimes conséquences les propos
antibolcheviques plus sophistiqués de Trotski. Après trois cents pages
d’analyses, Mandel conclut que la prédiction de Trotski peut maintenant être
réalisée grâce à la glasnost. Il y a un demi-siècle, Trotski s’efforça
de provoquer une insurrection antibolchevique. Comme la dictature du prolétariat
était fermement établie, comme le Parti bolchevique mobilisait avec énergie
les masses ouvrières et paysannes, Trotski dut recourir à une démagogie de
gauche alléchante : quand on renversera le parti stalinien, la dictature du
prolétariat restera intacte, on aura seulement coupé ´une excroissance
bureaucratique´. L’insurrection enlèvera un parasite sur un corps sain. Il
n’y a plus de classes réactionnaires et revanchardes dans le corps de la société
soviétique, ni de nouvelles forces bourgeoisies : le corps socialiste se soulèvera
contre le parasite stalinien. Et Trotski dut assurer les travailleurs que son
insurrection, bien sûr, ne changerait pas les bases économiques du socialisme,
pas question de rétablir la propriété privée. Bien sûr. Cinquante années
plus tard, Mandel donnera les mêmes assurances en utilisant cette citation
comme conclusion de son livre : la glasnost et la démocratisation de la société
soviétique, poussées à bout, maintiendront et amélioreront la dictature du
prolétariat et ne changeront pas la base économique de la société. Deux années
plus tard, nous avons pu voir les bouleversements contre-révolutionnaires
criminels qui ont été introduits et justifiés par ces propos mielleux.
La
Révolution politique antibureaucratique trotskiste
Depuis
soixante ans, les trotskistes prétendent qu’ils veulent renverser la
bureaucratie dans les pays socialistes par une ´révolution politique´. La
haine de Trotski pour le système socialiste, éclate dans ses qualifications de
la direction bolchevique de l’Union soviétique : la caste
des parvenus rapaces, l’oligarchie totalitaire, la nouvelle aristocratie, le
gang criminel de Staline,
(24)
la nouvelle
caste oppressive et parasitaire, la bureaucratie totalitaire, la clique
autocratique, la hiérarchie d’asociaux et de déchets.
(25)
Ce langage, on le retrouve à la fin des années trente dans la littérature
fasciste.
Selon
Trotski, la mobilisation de toutes les forces opposées à la bureaucratie,
conduira à la révolution politique qui débarrassera la société socialiste
authentique des usurpateurs et des parasites de la bureaucratie. Cette théorie
constitue, selon les affirmations du groupe Mandel lui-même, le nœud de la
doctrine trotskiste : La
théorisation de la dégénérescence bureaucratique de l’URSS et de la révolution
politique, est l’acquis programmatique le plus important du mouvement
trotskiste. La Révolution politique et les tâches qu’implique sa préparation,
sont les véritables raisons d’être de la IVe Internationale.
(26)
Des
provocations au profit des nazis
La
signification réelle de la théorie de la révolution politique a déjà été
vérifiée au cours des luttes des années 1930. Toute la bourgeoisie
occidentale a exprimé alors son appréciation positive des analyses
pénétrantes de la révolution trahie, faites par Trotski. En réalité,
Trotski s’est exprimé comme un enragé de l’anticommunisme et ses propos
contre le Parti bolchevique et contre Staline ont été applaudis et continuent
d’être applaudis par les idéologues de l’impérialisme. Limitons-nous à
un exemple hautement significatif. En 1982, Henri Bernard, professeur émérite
de l’Académie Militaire Royale de la Belgique, publie un livre pour alerter
l’opinion publique contre le danger d’une agression soviétique. Il nous dit
ceci : 1939 ressemble à 1982, les nazis d’alors sont les communistes
d’aujourd’hui, l’antifasciste Einstein a trouvé un successeur en
l’anticommuniste Soljenitsyne.
(27)
Pour
nous conduire à la menace terrifiante qui pèse sur l’Occident, en 1982,
Henri Bernard a jugé utile de nous guider à travers toute l’histoire de
l’Union soviétique, depuis 1917. Voici quelques phrases, cueillies le long du
parcours. Lénine, sur
le plan privé, était, tout comme Trotski, un être humain. Sa vie sentimentale
ne fut pas dénuée de finesse. Trotski devait normalement succéder à Lénine.
Malgré quelques divergences d’opinion, Lénine était resté plein
d’affection pour Trotski. Il pensait à lui comme successeur. Il trouvait
Staline trop brutal. Sur le plan intérieur, Trotski s’érigeait contre la
bureaucratie effarante qui paralysait la machine communiste. Enfin, Trotski
affirmait qu’un régime ne pouvait s’épanouir qu’avec une plus grande
liberté d’opinion et un esprit critique constructif. Artiste, lettré,
non-conformiste et souvent prophète, il ne pouvait s’entendre avec les
dogmatiques primaires du Parti.
(28)
Voilà
dans quel esprit un des principaux chefs des services de renseignement militaire
parle des mérites de Trotski. Dès 1938, au moment où l’agression hitlérienne
pesait comme une menace constante sur l’Union soviétique, au moment où le
Parti communiste menait une lutte décisive contre tous les éléments défaitistes
et capitulards, au moment où le Parti mobilisait toutes ses forces pour la
bataille gigantesque à venir, Trotski a fait de l’agitation comme un
provocateur dont les propos devenaient des armes aux mains des agents nazis. En
1938, tous les communistes et tous les patriotes soviétiques se dévouaient
corps et âme à la réalisation des préparatifs politiques et militaires en prévision
de l’agression nazie. Les appels démentiels de Trotski à l’insurrection
armée ne pouvaient trouver un écho que parmi les pires ennemis du socialisme.
Voici quelques-uns des propos tenus par Trotski en 1938-1940. On
ne peut assurer la défense du pays autrement qu’en détruisant la clique
autocratique des saboteurs et des défaitistes. - 3 juillet 1938.
(29)
A ce moment, devant la menace nazie, les tensions étaient déjà très fortes
en Union soviétique. Certains groupes opportunistes, pour qui les sacrifices
pesaient trop lourd, et certains groupes de contre-révolutionnaires, avaient
conçu des projets de coup d’Etat. L’épuration, tout à fait nécessaire en
prévision de la guerre de résistance, était dirigée contre ces forces.
Trotski leur offrait un nouvel argument pour appuyer leur agitation contre le
Parti : la défaite de l’URSS contre les nazis est certaine, si Staline et les
staliniens restent au pouvoir. Par conséquent, il faut détruire, par une
insurrection, la direction actuelle du Parti et du pays. Ces propos
correspondent exactement aux intentions des nazis qui voulaient provoquer une
guerre civile interne pour réaliser plus facilement leurs plans de conquête.
Seul
le renversement de la clique bonapartiste du Kremlin peut permettre la régénération
de la puissance militaire de l’URSS. Quiconque défend directement ou
indirectement le stalinisme, quiconque exagère la puissance de son armée, est
le pire ennemi de la révolution, du socialisme et des peuples opprimés. -10
octobre 1938.
(30)
Notons que les nazis allemands ont cru à cette propagande, qui les a confortés
dans leur détermination d’en finir avec le bolchevisme. Mais après six mois
de guerre, ils ont du avouer qu’ils avaient gravement sous-estimé le
potentiel militaire et la combativité soviétiques... Seule
une insurrection du prolétariat soviétique contre l’infâme tyrannie des
nouveaux parasites peut sauver ce qui subsiste encore, dans les fondements de la
société, des conquêtes d’Octobre - 14 novembre 1938.
(31)
Les
conquêtes de la Révolution d’Octobre ne serviront le peuple que s’il se
montre capable d’agir envers la bureaucratie stalinienne comme il le fit jadis
envers la bureaucratie tsariste et la bourgeoisie. (...) Cela ne peut être fait
que d’une seule façon: par les ouvriers, les paysans et les soldats de
l’Armée rouge qui se dresseront contre la nouvelle caste d’oppresseurs et
de parasites. Pour préparer cette levée en masse, il faut un nouveau parti, la
Quatrième Internationale. - Mai 1940.
(32)
Le lecteur aura noté la date à laquelle cette prose délirante a été
produite : mai 40. Depuis sept mois déjà, la France et l’Angleterre ont déclaré
la guerre à l’Allemagne hitlérienne ; deux mois auparavant, la Finlande,
alliée à l’Allemagne, a capitulé devant l’Union soviétique après trois
mois de guerre. Staline essaie par tous les moyens de gagner du temps, mais il
sait que, désormais, l’agression nazie peut se produire à tout moment.
C’est dans ces conditions que Trotski lance ses provocations les plus infâmes,
les plus criminelles : il appelle à une insurrection populaire, puis à une
insurrection de l’armée contre la nouvelle caste des parasites, termes très
populaires à l’époque chez les hitlériens. Comment les bolcheviks
pouvaient-ils ne pas conclure que Trotski avait dégénéré au point d’agir
comme un agent direct des hitlériens ? Par toutes ses déclarations
anticommunistes de 1938 à 1940, Trotski et les petits groupes de ses acolytes
étaient devenus des provocateurs, consciemment et inconsciemment, au service
des nazis. Mais ils n’ont pas pu exercer la moindre influence sur le déroulement
des combats. Grâce à un travail titanesque d’organisation de la population
et de mobilisation pour l’Armée rouge et pour les formations de partisans armés,
grâce à des efforts surhumains dans le domaine de la production militaire, de
la construction de nouvelles usines, les bolcheviks ont été en mesure de préparer
efficacement le pays à l’affrontement inévitable avec les criminels nazis. A
la fin de la guerre antifasciste, un peu partout dans le monde, les multiples
petites cliques trotskistes, étaient complètement déconsidérées et isolées.
C’est Khrouchtchev qui a permis aux anticommunistes trotskistes de relever la
tête, en attaquant l’œuvre gigantesque du camarade Staline dans des termes
repris à la réaction mondiale. Aujourd’hui, la ligne de Khrouchtchev,
approfondie et développée par Brejnev et Gorbatchev, a abouti à la
restauration totale d’un capitalisme sauvage. Aujourd’hui, nous pouvons dire
que celui qui n’est pas capable de reconnaître le caractère provocateur,
anticommuniste et profasciste des propos cités de Trotski, n’a rien d’un
communiste.
Mandel
soutient les nazis ukrainiens
Voyons
maintenant quelles forces politiques et sociales les trotskistes ont soutenu, au
nom de leur révolution politique, depuis la seconde guerre mondiale. Lorsque
les nazis, en 1941, ont occupé une partie de l’Union soviétique, ils ont créé
et appuyé en Ukraine un mouvement nationaliste d’obédience nazie qui a
massacré des centaines de milliers de Juifs, de Polonais et de communistes. En
1944, les nazis, lors de leur retraite, ont laissé des groupes fascistes
ukrainiens, encadrés par des officiers allemands, derrière les lignes de
l’Armée Rouge. Le groupe Mandel a acclamé cette contre-révolution nazie
comme faisant partie de la révolution politique antibureaucratique ! Incroyable
? Jugez vous-même. En 1988, le groupe Mandel écrit ceci : Durant
la Seconde guerre mondiale, la IVe Internationale a gravement sous-estimé les
potentialités révolutionnaires du mouvement nationaliste ukrainien.
L’Internationale a pris conscience de l’existence du mouvement révolutionnaire
de libération nationale en Ukraine seulement cinq ans après la guerre, lorsque
les guérilleros ukrainiens menaient leur dernier combat.
(33)
Ici,
les trotskistes s’affichent ouvertement comme des provocateurs au service
direct des nazis. Les trotskistes ont repris, pour l’occasion, le mensonge répandu
par les services secrets américains dès 1945, selon lequel les nationalistes
ukrainiens auraient lutté contre Hitler et contre Staline. Qu’en est-il en réalité
? Dans une revue des anciens combattants du Front de l’Est, un officier
allemand de la Waffen-SS expose son expérience en Ukraine. Il avoue que la
population ukrainienne avait été très
déçue par la politique allemande pendant l’occupation. Avant de se
retirer, l’armée allemande avait formé la Division Galicie de la Waffen-SS,
composée d’Ukrainiens...et encadrée par des officiers allemands. Le chef de
l’Armée Insurrectionnelle ukrainienne, Melnik, prenait la
décision très responsable de lutter sur deux fronts, contre les Soviets et
contre les Allemands. (Contre les Allemands... qui étaient en train de
se retirer.) L’officier nazi décrit alors les combats qu’il a livrés, avec
ses Ukrainiens,
contre l’Armée Rouge en juillet 1944. Le
fait que des soldats ukrainiens et allemands se sont battus ensemble contre un
ennemi commun, a donné une nouvelle dimension à l’histoire des relations
germano-ukrainiennes.
(34)
Elle est réellement merveilleuse, la révolution politique trotskiste,
lorsqu’elle a la Waffen-SS comme avant-garde !
Avec
la contre-révolution à Berlin et à Budapest
La
grande majorité de la population allemande a activement soutenu le régime hitlérien
tout au long de la guerre. Cinq années après la défaite, l’influence des
nazis était encore très présente, aussi bien en Allemagne de l’Est qu’en
Allemagne de l’Ouest. A l’Ouest, des anciens nazis et collaborateurs des
nazis restaient à la tête des grandes entreprises, de la magistrature et de
l’armée. La guerre froide, déclenchée par les Etats-Unis et l’Angleterre,
maintenait l’anticommunisme parmi les nostalgiques de l’Ordre Nouveau en
RDA. Lorsqu’en 1953 éclate à Berlin-Est une émeute dirigée par d’anciens
nazis et soutenue par les réseaux du général Gehlen, ancien chef des services
secrets nazis passé à la CIA, Mandel acclame cette lutte antibureaucratique. La
caste bureaucratique ne recule pas devant les crimes les plus révoltants. Cette
leçon de l’histoire a déjà écrit par le sang sur les murs de Berlin en
1953.
(35)
En Hongrie, le régime fasciste de Horthy avait dominé le pays sans
interruption de 1919 à 1944. En 1956 éclate la contre-révolution hongroise,
lancée par les fascistes avec le soutien de la CIA, Mandel applaudira : La
révolution hongroise d’octobre-novembre 1956 est allée le plus loin dans la
voie de la révolution politique antibureaucratique pleinement épanouie.
(36)
Ajoutons
que ceux qui, à Budapest, en 1989, ont proclamé le règne de l’entreprise
libre et demandé l’adhésion à l’Otan, déclaraient réaliser ainsi le
programme de l’insurrection anticommuniste de 1956. Ils ont salué la mémoire
du héros national Imre Nagy, qui, le 31 octobre 1956, avait rompu avec le Pacte
de Varsovie et décrété la neutralité
de la Hongrie... ce qui était exactement le mot d’ordre le plus avancé,
formulé par Radio Free Europe.
(37)
La presse trotskiste a salué les grandes manifestations anticommunistes de l’été
1989 en Hongrie. Ainsi, Mandel écrit : Cette
semaine, un million de personnes ont manifesté à Budapest pour rendre hommage
à la mémoire du camarde Imre Nagy, le chef communiste du gouvernement de cette
révolution qui a été fusillé par les staliniens.
(38)
(Entre parenthèses, la presse fasciste, elle aussi, a salué la mémoire de
Nagy, cet éminent nationaliste exécuté par les stalinistes...) Plus loin, le
même journal trotskiste affirmera : Imre
Nagy a payé de sa vie son action courageuse à côtés des Conseils ouvriers du
Grand Budapest de sa vie. Ces Conseils exigeaient la démocratie dans le cadre
du socialisme.
(39)
Nous avons consacré un chapitre à la l’analyse de la contre-révolution armée
de 1956 en Hongrie dans le livre L’URSS et la contre-révolution de velours.
Avec
Solidarnosc, le pouvoir ouvrier
En
Pologne, Solidarnosc a été présenté par les trotskistes comme une
organisation engagée dans le combat contre la bureaucratie stalinienne et pour
le socialisme prolétarien ! La IVe Internationale écrit en 1980 : Solidarnosc
fonctionne objectivement de plus en plus, du moins sur le plan local et régional,
comme un organe de double pouvoir; la révolution politique antibureaucratique
a, en fait, déjà commencé en Pologne. L’expérience polonaise illustre le
contenu prolétarien révolutionnaire des revendications démocratiques et
nationales dans les Etats ouvriers bureaucratisés.
(40)
Toujours en 1981, les trotskistes se plaignent que Solidarnosc ne veut pas
prendre le pouvoir, quoi qu’elle représente un pouvoir alternatif, celui des
travailleurs. Les gens
sont désarmés par l’incapacité de Solidarnosc de prendre le pouvoir. (...)
Il serait particulièrement tragique en ce moment que la haine du totalitarisme
puisse servir à désarmer les travailleurs confrontés à la dictature
totalitaire. Un pouvoir a surgi contre l’Etat: le pouvoir des travailleurs
polonais.
(41)
Et lorsqu’en 1989 Solidarnosc, forte du soutien de Reagan, de Bush, de madame
Thatcher et de tous les services secrets occidentaux, s’apprête à prendre le
pouvoir, Mandel n’a toujours pas changé d’opinion sur la nature de
Solidarnosc et il affirme : La
législation de Solidarnosc est une victoire pour la classe ouvrière.
(42)
Avec
la CIA, en Tchécoslovaquie
En
1990, en Tchécoslovaquie, le collaborateur notoire de Radio Free Europe et de
la CIA, Vaclav Havel prend le pouvoir ; il fera du trotskiste Petr Uhl le
directeur de l’Agence de presse tchécoslovaque, porte parole officielle du
nouvel Etat bourgeois pro-américain ! Uhl écrit alors : On
pourrait discuter dans quelle mesure la théorie de Trotski sur la révolution
politique a été justifiée. Je pense que c’est en Tchécoslovaquie que la réalité
est la plus proche de cette théorie.
(43)
Le 12 novembre, Mandel développe la même pensée qu’il pousse jusqu’à
l’absurde (ou près qu’au sordide, comme vous voulez) : il compare la
contre-révolution tchécoslovaque... à la grande révolution d’Octobre ! Dans
leur compte-rendu, les trotskistes écrivent : Plus
pétillant que jamais, notre camarade Ernest Mandel réaffirme qu’aucun doute
n’est possible : Ce que nous vivons en RDA et en Tchécoslovaquie est une véritable
révolution, avec une ampleur et une profondeur sans précédant depuis la révolution
russe de 1917.
(44)
Petr
Uhl a aussi donné une excellente description de la révolution politique en Tchécoslovaquie
en tant que révolution anticommuniste, réalisé par le front de toutes les
forces réactionnaires. Uhl déclare : Il y avait ceux qui voyaient dans la
Charte 77 un pas en direction de la révolution politique - c’était mon cas;
d’autres voyaient un moyen de propager la parole de Christ. C’était un véritable
laboratoire de tolérance. ´Tant qu’il s’agit de dire qu’on est contre le
‘communisme’, contre le stalinisme, contre la bureaucratie, tout le monde
est d’accord.
(45)
Belle description du front regroupant les clérico-fascistes, les nationalistes
réactionnaires, les sociaux-démocrates, les agents de Radio Free Europe et les
trois trotskistes de service. Ajoutons que les trotskistes nous apprenaient, en
décembre 1989, que l’histoire
a pris en Tchécoslovaquie une revanche éclatante : Dubcek est réhabilité.
(46)
Quoique les communistes authentiques aient pu diverger d’opinion quant à
savoir si l’intervention soviétique de 1968 était justifiée ou pas, ils
sont unanimes dans leur analyse du Printemps de Prague comme contre-révolution
de type social-démocrate. Nous avons consacré un chapitre à la Tchécoslovaquie
entre 1968 et 1989, dans l’URSS
et la contre-révolution de velours. Le lien entre les idées sociales-démocrates
de Dubcek, en 1968, et les idées de la révolution de velours de Havel-Uhl y
est analysé. Nous y discutons les points de vue de Castro, qui soutint
l’intervention, et de Mao, qui la condamna.
La
révolution prolétarienne en RDA !
A
partir de septembre 1989, la bourgeoisie revancharde de l’Allemagne Fédérale
soutient, avec ses moyens financiers énormes, avec ses stations de télévision
et ses radios, l’agitation anti-communiste en RDA. Le groupe de Mandel prétend
qu’une véritable révolution
politique commence.
(47)
Deux semaines plus tard, Mandel salue la révolution prolétarienne en RDA ! La
montée du mouvement de masse qui secoue la RDA a pris l’ampleur d’une véritable
révolution. Ce mouvement dépasse tout ce qu’on a vu en Europe depuis mai
1968, sinon depuis la révolution espagnole. Le caractère prolétarien de la révolution
qui a commencé en RDA, est attesté par l’énorme ébullition dans les
entreprises.
(48)
Un mois plus tard, en décembre 1989, l’excitation de Mandel atteindra son
comble. Je suis réellement
excité par tout ce qui se passe à Berlin. Tout ce que Rosa Luxembourg, Trotski
et Lénine ont toujours espéré peut maintenant être réalisé. La première révolution,
depuis la révolution des Pays-Bas au XVIe siècle, qui n’est pas menacée par
une intervention militaire étrangère. Nous nous trouvons ici en face de la
première génération allemande, depuis près de deux cents ans, qui soit
totalement antimilitariste et antinationaliste. Ce qui stimule mon enthousiasme
c’est l’ampleur et la force exceptionnelle de ce mouvement populaire. Sur
les cinq cent mille habitants de Leipzig, deux à trois cent mille sont
descendus chaque lundi dans les rues, pendant huit semaines d’affilée. En
Allemagne de l’Est, la tendance antisocialiste est particulièrement faible.
Sur ces sept mille slogans, il n’y en avait pas un pour-cent qui était
antisocialiste. Personne ne peut dire si la prochaine révolution aura lieu en
Russie, en France, en Afrique du Sud ou en Espagne, mais il est certain que les
révolutions est-allemande et tchèque feront encore des petits.
(49)
Pour
illustrer le caractère socialiste du mouvement en cours, la IVe Internationale
cite une déclaration... d’un groupe social-démocrate. Or, la social-démocratie
allemande est une force de choc de l’impérialisme allemand, puissance
montante et expansionniste. La stratégie et la tactique mises en œuvre par
Willy Brandt pour infiltrer, influencer, diviser et détruire le Parti
communiste de la RDA, ont joué un grand rôle dans la dégénérescence
opportuniste du SED. Voici le texte cité par les trotskistes : La
démocratisation nécessaire de la RDA présuppose une contestation du monopole
du pouvoir et de la prétention à la vérité du parti dominant. Pour nous, la
formation d’un Parti social-démocrate est très importante. Nos orientations
programmatiques : Etat de droit ; démocratie parlementaire et pluripartisme ; économie
sociale de marché avec une rigoureuse interdiction du monopole ; liberté de créer
des syndicats indépendants.
(50)
Ainsi, les trotskistes vont jusqu’à présenter un programme qui prône
ouvertement le régime bourgeois, comme illustration du caractère prolétarien
de la révolution politique en cours... Et Mandel qui affirma que moins d’un
pour cent des slogans étaient contre le socialisme !
Glasnost
et multipartisme contre les staliniens
Mandel
a défini trois critères pour distinguer les partisans du stalinisme des forces
favorables à la marche vers le socialisme démocratique et autogestionnaire :
l’attitude envers la glasnost de Gorbatchev, envers le rôle dirigeant du
Parti communiste et envers la répression sur la place Tien An Men.
(51)
Vive
la Glasnost !
Nous
définissons la glasnost comme le processus de changements politiques qui élargit
le champ d’exercice des libertés démocratiques,
écrit Mandel.
(52)
Dans le livre L’Union
soviétique et la contre-révolution de velours,
nous avons consacré un chapitre entier à la démonstration que cinq années de
glasnost ont préparé systématiquement les esprits à la restauration
capitaliste intégrale, que la glasnost a ressuscité les idéaux de la grande
bourgeoisie russe d’avant 1917, que la glasnost a donné la parole à tous les
anticommunistes, à des hommes de la CIA comme William Colby, son ancien
directeur ou au révérend Moon, à des adeptes du tsarisme et de l’Eglise
orthodoxe tsariste, aux anciens collaborateurs avec les nazis, aux hommes de
Vlassov et de Bandera. Mandel parla de libertés démocratiques en général,
sans caractère de classe, au moment où Gorbatchev accordait la liberté à
tous les contre-révolutionnaires qui voulaient enterrer définitivement les
dernières structures et influences socialistes. L’idée la plus élémentaire
du léninisme, est que le socialisme est une dictature de classe, unissant les
travailleurs contre les forces de la bourgeoisie, contre les forces de
l’exploitation. Nous
reconnaissons que toute liberté, dit Lénine, si elle n’est pas subordonnée
aux intérêts de la libération du travail de l’oppression capitaliste, est
une duperie.
(53)
A
bas le parti unique !
La
glasnost donna la parole à tous les courants anticommunistes, et elle permit
aussi à toutes les forces capitalistes et pro-impérialistes de s’organiser
et de lutter ouvertement pour la restauration. Mandel acclama en 1989
l’organisation de partis anticommunistes et contre-révolutionnaires en URSS. Le
début d’élections véritables qui se manifeste aujourd’hui en URSS est un
énorme pas en avant. Mais il faut qu’il y ait des élections réellement
libres, avec liberté de constituer des tendances, des fractions et des partis
divers, sans restrictions idéologiques.
(54)
En 1989-1990, Mandel a assisté à la réalisation de son rêve le plus cher, la
légalisation de partis divers, sans restriction idéologique, et la nouvelle
bourgeoisie soviétique s’est manifestée à travers des partis sociaux-démocrates,
libéraux, démocrates-chrétiennes, nationalistes-tsaristes etc. Ce pluralisme
bourgeois a scellé la liquidation finale du socialisme et la restauration complète
du capitalisme. Aujourd’hui, la pratique de la lutte de classe a montré le
caractère et la nature de cette revendication principale des trotskistes,
formulée dès 1979. Lors de son neuvième Congrès mondial, le groupe Mandel a
voté une résolution qui réinvente presque mot par mot les thèses
anticommunistes du renégat Kautsky, contre lesquelles Lénine a mené sa célèbre
polémique. Ainsi une nouvelle preuve a été fournie de cette vérité souvent
répétée par le Parti bolchevique et par le camarade Staline : le trotskisme,
c’est la social-démocratie de droite, parée d’un verbiage de gauche. Dans
le chapitre : Parti unique ou pluripartismeª, Mandel écrit ceci : Si
on dit que seuls les partis et organisations qui n’ont pas de programme
bourgeois (et petits-bourgeois ?) peuvent être légalisés, où va-t-on tracer
la ligne de démarcation ? Des partis ayant une majorité de membres originaires
de la classe ouvrière, mais en même temps une idéologie bourgeoise,
seront-ils interdits ? Quelle est a ligne de démarcation entre le ‘programme
bourgeois’ et l’idéologie réformiste ? Doit-on dès lors interdire également
les partis réformistes ? Supprimera-t-on la social-démocratie ? (...) Aucune véritable
démocratie ouvrière n’est possible sans la liberté de constituer un système
pluriparti.
(55)
Oui,
Lénine a supprimé les partis sociaux-démocrates, c’est-à-dire les
mencheviks et les socialistes-révolutionnaires. Parce que dans la guerre
civile, ils ont lutté au côté du tsarisme, de la bourgeoisie et des forces
interventionnistes et parce qu’ils ont été écrasés ensemble avec les
forces féodales et bourgeoisies. Et Lénine a souvent souligné qu’un représentant
intelligent de la grande bourgeoisie, Milioukov, comprenait parfaitement que
dans un premier temps, seul un parti de gauche, social-démocrate, aurait une
chance d’entraîner les masses dans la lutte antibolchevique. C’est pourquoi
Milioukov pouvait se contenter de la seule légalisation d’un parti social-démocrate...
Ne
pas réprimer la contre-révolution !
Jamais,
le trotskisme ne perd des yeux son seul ennemi : le marxisme-léninisme, le
mouvement communiste international. Ainsi, tout en niant bruyamment le danger
d’une restauration, Mandel concentre ses attaques contre ceux qui dénoncent
le processus contre-révolutionnaire en cours et qui affrontent effectivement la
contre-révolution en marche. Au cours de l’année 1989, deux tendances
politiques ont osé affronter la contre-révolution montante. D’abord, en
Europe de l’Est, des forces qui ont depuis de longues années des orientations
opportunistes, de type khrouchtchéviennes et qui ont pratiqué le suivisme vis-à-vis
de l’Union soviétique, et qui se sont rendu compte des intentions réelles de
Gorbatchev. Ensuite, le Parti communiste chinois qui a réprimé l’émeute
antisocialiste de Beijing. Pour accélérer le processus de la restauration en
Union soviétique, Gorbatchev a délibérément donné le feu vert à toutes les
forces anticommunistes en Europe de l’Est. En y poussant la glasnost à sa
conclusion logique, Gorbatchev voulait empêcher que les communistes
authentiques des pays de l’Est et de l’Union soviétique puissent former un
front anti-restaurateur. En même temps, la restauration intégrale en Europe de
l’Est devrait encourager et aider les réformateurs en URSS.
Au
moment où la restauration du capitalisme est pratiquement achevée en Pologne
et en Hongrie, Mandel dit : L’Europe
de l’Est est actuellement secouée par une crise sans égale depuis la fin de
la deuxième guerre mondiale. Contrairement à ce qu’un jugement superficiel
pourrait faire croire, la bourgeoisie européenne ne voit pas d’un bon œil
cette déstabilisation. Elle n’a pas l’espoir de récupérer l’Europe de
l’Est au capitalisme.
(56)
Une année plus tard, cette affirmation que l’impérialisme n’a pas
l’espoir de récupérer les pays de l’Est, suffit pour qualifier Mandel de
clown de la contre-révolution. Elle a servi à justifier son soutien à toutes
les forces antisocialistes montant à l’assaut de la bureaucratie. Mandel
minait toute vigilance envers la nouvelle bourgeoisie et l’impérialisme. Mais
en même temps, Mandel faisait preuve d’une vigilance à toute épreuve envers
les faibles forces communistes qui essayaient de résister à l’offensive
bourgeoise ! On assiste
à la coordination d’une sorte de ‘front international’ antigorbatchévien,
incluant ceux que l’on nomme les ‘conservateurs’ en Roumanie, Tchécoslovaquie,
Allemagne de l’Est, minorités néostaliniennes en Pologne et en Hongrie.
(57)
En
avril 1989, Mandel salue les progrès évidents de la restauration bourgeoise en
Pologne et Hongrie, appelée expérience pluraliste. Havel est son héros, les
adversaires de la restauration sont ses ennemis irréductibles. Au
moment où des expériences de formes limitées de pluralisme ont lieu en
Pologne et en Hongrie, la direction pragoise réaffirmait le principe du ‘rôle
dirigeant du parti’. (...) La presse d’Allemagne de l’Est continue à
soutenir la répression en Tchécoslovaquie et pousse à la mise en place d’un
axe Prague-Berlin-Bucarest contre la perestroika. Havel a été dépeint par
Neues Deutschland comme un provocateur. Envoyez des messages de solidarité à
Vaclav Havel en prison.
(58)
Pour les trotskistes, toute répression des forces antisocialistes, toute
emprisonnement d’agents subversifs travaillant pour la CIA, genre Havel, est
un crime monstrueux.
En
mai 1989, les étudiants anticommunistes de Beijing avaient acclamé Gorbatchev
aux cris Vive la Glasnost et la Perestroika et Vive Solidarnosc. Lorsque l’émeute
contre-révolutionnaire du 4 juin 1989 a été réprimée, Mandel a rejoint
l’extrême droite mondiale, dirigée pour l’occasion par le Kuomintang, le
parti fasciste régnant à Taiwan. Dans une première réaction aux événements
de Beijing, le groupe Mandel écrit : La
caste bureaucratique...ne recule pas devant les crimes les plus répugnants.
Cette leçon de l’histoire a déjà été écrite avec du sang sur les murs de
Berlin en 1953, de Prague en 1968, de Gdansk en 1970, et de Varsovie en 1981.
L’ampleur des horreurs à Beijing n’a son pareil que dans la façon dont la
révolution hongroise a été écrasée en 1956. (...) Les bourreaux de Beijing
n’ont pas encore gagné la bataille. Ils ont hésité trop longtemps !
Aujourd’hui, le peuple chinois se révolte. L’insurrection se répand à
travers le pays. L’armée éclate, une véritable guerre civile menace.
(59)
Tout comme les fascistes taiwanais, les trotskistes espéraient voir se développer
en Chine une véritable guerre civile contre la caste bureaucratique. Puis
Mandel lui-même a pondu une analyse théorique dans laquelle il affirme : La
Commune de Beijing (!) d’avril-mai 1989 était le début d’une révolution
politique authentique qui essayait de remplacer le pouvoir corrompu et
inefficace d’une clique de despotes bureaucratiques par le véritable pouvoir
des masses populaires. (...) Les masses qui s’insurgeaient à Beijing
n’avaient aucun intérêt à restaurer le capitalisme. Elles n’avaient pas
non plus l’intention de la faire.
(60)
Heureusement,
les trotskistes ne furent pas les seuls à sauver l’honneur, aussi se hâtent-ils
de déclarer : Seul
l’aile gauche du Parti communiste de l’URSS a sauvé l’honneur du
communisme. Nous sommes fiers de nous trouver aujourd’hui, dans notre
protestation contre la répression sanguinaire en Chine, coude à coude avec
d’autres communistes. La première réaction fut celle de Boris Eltsine. Ce
qui se passe en Chine, est un crime’ a déclaré le membre du Soviet Suprême,
récemment élu.
(61)
Et voilà Mandel à nouveau fier de la compagnie de Eltsine. Dans l’essai
intitulé Tien An Men
1989 : de la dérive révisionniste à l’émeute contre-révolutionnaire,
nous avons apporté des preuves du véritable caractère du mouvement de
Beijing.
Fang
Li-zhi, le père spirituel incontesté de la contestation étudiante de Beijing,
déclara le 17 janvier 1989 : Le
socialisme, dans sa mouture Lénine-Staline-Mao, a été tout à fait discrédité.
Est-ce que une économie libre peut être compatible avec la forme spécifiquement
chinoise de gouvernement dictatorial ? La dictature socialiste est intimement liée
à un système de propriété collective et son idéologie est antithétique du
type de droits de propriété requis par une économie libre. Trois parmi
les principaux dirigeants du mouvement de Beijing, Yan Jiaqi, Wuer Kaixi et Wang
Runnan, se sont réfugiés en France et y ont créé la Fédération pour la Démocratie.
Ils définissent leur objectif dans leur programme : développer
l’économie d’initiative privée et mettre fin à la dictature d’un seul
parti. Au nom du pluripartisme, les trois ont rejoint...le parti fasciste
de Taiwan, le Kuomingtang. Wuer Kaixi, mis en évidence dans la presse
trotskiste, a rencontré le 29 janvier 1990 le chef de l’espionnage taiwanais
en Chine Populaire, John Chang, à qui il a dit : La
communication entre les chinois anticommunistes est le premier pas vers l’unité.
Yan Jiaqi et Wang Runnan se sont aussi rendus à Taiwan. Yan y déclara : Le
fait que Taiwan ait un gouvernement démocratique, nous est le bienvenu. Cela me
semble la base fondamentale pour la réunification de Taiwan et de la Chine
continentale. Yueh Wu, le chef du soi-disant Syndicat Ouvrier Indépendant,
très cher aux trotskistes, est arrivé à Taiwan, le 16 janvier 1990, à
l’invitation de la... World Anti-Communiste League.
(62)
Ainsi, dans son effort pour distinguer les staliniens qui défendent les
principes marxistes-léninistes des partisans du socialisme pluripartiste,
Mandel a distingué un troisième critère : Un
autre révélateur est l’attitude à l’égard de la répression sanglante de
la Commune de Pékin. Dans le camp de ceux qui ont condamné les massacres de la
place Tien An Men se placent presque tous les partis favorables à la
glasnost...
(63)
Les
staliniens de Pyongyang à La Havana
En
octobre 1989, Mandel range parmi les forces du stalinisme, les Partis
Communistes chinois, allemand (RDA), vietnamien, roumain, tchécoslovaque,
bulgare, japonais, indien (PCI-marxiste), nord-coréen albanais, portugais et
les groupes qu’il qualifie de pro-albanais et de maoïstes. Et aussi le Parti
communiste cubain.
Lorsque
Mandel affirme que le PC cubain occupe une position à part, il fait référence
à sa tactique particulière envers Cuba pour y aider à la destruction du Parti
Communiste. Ceci apparaît clairement dans la thèse suivante qu’il développe
: Les attaques de Fidel
Castro et de la direction cubaine contre la glasnost, c’est-à-dire contre le
processus de démocratisation partielle en cours en URSS, sont contraires aux
intérêts du prolétariat soviétique, du prolétariat international et à ceux
de la révolution cubaine. Elles risquent de provoquer une grave crise de légitimité
de la direction cubaine elle-même aux yeux d’une partie des masses, surtout
des jeunes. Les entraves à la liberté de pensée se multiplient à Cuba.
Le Parti communiste se
substitue aux masses. Cette régression idéologique pénible, est
à la longue suicidaire. Castro ne peut pas lutter efficacement contre la
dégénérescence bureaucratique de l’Etat cubain, parce qu’il rejette
la glasnost, la démocratisation pluraliste, le contrôle institutionnalisé des
masses. Il ne lui reste alors que la lutte bureaucratique contre la
bureaucratie. C’est courir à l’échec certain, comme on l’a vu en URSS et
en République populaire de Chine.
(64)
Ceci
montre bien que la haine des trotskistes envers le régime bureaucratique du
parti unique s’étend aussi au parti unique cubain. Si l’approche tactique
est différente, c’est parce que les trotskistes estiment qu’il seront plus
efficaces pour détruire le mouvement communiste en Amérique Latine, en
infiltrant le Parti communiste cubain et les partis qui sont proches de Cuba.
Cela s’est déjà manifesté dans le travail destructif que ces
anticommunistes ont pu mener pendant dix ans au sein du Front sandiniste.
Maintenant, ils espèrent pouvoir s’approcher de l’aile progressiste,
antibureaucratique, réformateur du Parti communiste cubain. Ils ont quelque
espoir que les longues fréquentations des Cubains avec les Soviétiques aient
suffi à former des partisans de la glasnost et du pluripartisme...
Entre-temps,
nous avons eu l’occasion de vérifier en Europe de l’Est et en Union soviétique
à quoi aboutissent les conseils judicieux d’un Mandel : au triomphe de la
contre-révolution, au rétablissement intégral du capitalisme, à la résurgence
du fascisme et du nationalisme réactionnaire, à un capitalisme des plus
sauvages où des super-riches côtoient des millions d’hommes rejetés dans
une misère inhumaine, à la guerre civile. Il n’y pas de doute que le Parti
communiste cubain prendra les mesures qui s’imposent contre l’infiltration
à Cuba de ces anticommunistes et contre-révolutionnaires professionnels.
Notes
:
(1)
Trotski
:
L’appareil policier du stalinisme, Ed Union générale d’Editions,
1976, Collection 10-18, p.26
(Retour)
●
(2)
- Mandel,
Inprecor, n°295, 16-29 octobre 1989, p.20
-
(Retour)
●
(3)
Mandel
:
Où va l’URSS de Gorbatchev? Ed. La Brèche, Montreuil, 1989, p.20 et
23 -
(Retour)
●
(4)
Rood,
n°14, 15 août 1989 -
(Retour)
●
(5)
Rood,
24 octobre 1989, p.6-7 -
(Retour)
●
(6)
Rood,
n° 24, 26 décembre 1989, p.1 -
(Retour)
●
(7)
Mandel, Inprecor, n°295, 16-29 octobre 1989, p.20 -
(Retour)
●
(8)
Inprecor,
11-24 septembre 1992, p. 19 -
(Retour)
●
(9)
Temps Nouveau,
n°38-1990, p.41-42 -
(Retour)
●
(10)
Catherine Samary dans Argumenti e fakti, 2 décembre 1989, Inprecor,
n°302, 9-23 février 1990, p.27 -
(Retour)
●
(11)
Mandel : Où va l’URSS de Gorbatchev? Ed. La Brèche, Montreuil, 1989 p.
303 -
(Retour)
●
(12)
Ibidem,
p.305-306 -
(Retour)
●
(13)
Inprecor, n°285, 3 avril 1989, p.4 -
(Retour)
●
(14)
Sakharov: Mon pays et le monde, Ed. Seuil,
1975, p.75 -
(Retour)
●
(15)
Gazet van Antwerpen, 18 septembre 1989, p.6 -
(Retour)
●
(16)
Inprecor,
n°304, 9-22 mars 1990, p.36 -
(Retour)
●
(17)
Mandel, Financieel-Ekonomische Tijd, 23 mars 1990: Ernest Mandel :
Gorbatchev is te vergelijken met Roosevelt en De Gaulle -
(Retour)
●
(18)
Inprecor,
hors série, 29 août 1991, p. 1-3 -
(Retour)
●
(19)
Harry Mol, Rood, n°2, 22 janvier 1992, p.20 -
(Retour)
●
(20)
Mandel : Où va l’URSS de Gorbatchev?, Ed. La Brèche, Montreuil, 1989
p.23 -
(Retour)
●
(21)
Rood,
9 janvier 1990, p. 10 -
(Retour)
●
(22)
Ibidem,
p. 12 -
(Retour)
●
(23)
Mandel: Où va l’URSS de Gorbatchev?, Ed. La Brèche, Montreuil, 1989
p.340 -
(Retour)
●
(24)
Trotski: L’appareil policier du stalinisme, Union générale.
d’Editions, Paris, 1976, collection 10-18, p.193, 256, 257, 247 -
(Retour)
●
(25)
Trotski, La lutte antibureaucratique en URSS, Union générale.
d’Editions, 1975, p.300, 301, 169, 213 -
(Retour)
●
(26)
Turpin Pierre : Le trotskisme aujourd’hui, Ed. L’Harmattan, Paris,
1988, p. 61-62 -
(Retour)
●
(27)
Bernard Henri, 1982, p.9 -
(Retour)
●
(28)
Ibidem,
p.48-49 -
(Retour)
●
(29)
Trotski : L’appareil policier du stalinisme, Union générale.
d’Editions, Paris, 1976, collection 10-18, p.169 -
(Retour)
●
(30)
Ibidem,
p.188 -
(Retour)
●
(31)
Ibidem,
p.206 -
(Retour)
●
(32) Ibidem,
p.302-303 -
(Retour)
●
(33)
Turpin Pierre : Le trotskisme aujourd’hui, Ed. L’Harmattan, Paris,
1988, p.23 -
(Retour)
●
(34)
Berkenkruis,
juin 1992, n°6, p.4-5, reprenant un article de Der Freiwillige, octobre
1956 -
(Retour)
●
(35)
Rood,
6 juin 1989, p.2 -
(Retour)
●
(36)
Inprecor,
XIe Congrès mondial de la IVe Internationale, novembre 1979, p.250 -
(Retour)
●
(37)
Martens
Ludo : L’URSS et la contre-révolution de velours, Ed. EPO, Bruxelles,
1990, p.107 -
(Retour)
●
(38)
Rood,
20 juin 1989, p. 6 -
(Retour)
●
(39)
Rood,
n°12, 20 juin 1989, p.12 -
(Retour)
●
(40)
Inprecor,
n°105, 6 juillet 1981, p.14 -
(Retour)
●
(41)
Sean Connoly, Inprecor, n° 108, 14 septembre 1981, p.24 -
(Retour)
●
(42)
Mandel, Inprecor, n° 283, 6 mars 1989, p.4 -
(Retour)
●
(43)
Petr Uhl, Inprecor, n°304, 9-22 mars 1990, p.26 -
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(44)
Rood,
26 décembre 1989, p. 5 -
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(45)
Inprecor,
n°296, 30 octobre-12 novembre 1989, p.4 -
(Retour)
●
(46)
Rood,
26 décembre 1989, p. 8 -
(Retour)
●
(47)
Inprecor,
n°296, 30 oct-12 novembre 1989, p.4 -
(Retour)
●
(48)
Mandel
Inprecor, n°297, 13-26 novembre 1989, p.3 -
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●
(49)
Humo,
21 décembre 1989, p 18-20 -
(Retour)
●
(50)
Groupe d’Initiative pour un Parti Social-Démocrate en RDA, 12 septembre 1989,
dans: Inprecor, n°297, 13-26 novembre 1989, p.10 -
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●
(51)
Inprecor,
n°295, 16-29 octobre 1989, p.15-16 -
(Retour)
●
(52)
Mandel, Inprecor, n°295, 16-29 oct 1989, p. 15 -
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●
(53)
Lénine : Le Ier Congrès de l’enseignement extra-scolaire, 19 mai 1919,
Tome 29, p.356-362 -
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●
(54)
Mandel, Inprecor, n° 283, 6 mars 1989, p.4 -
(Retour)
●
(55)
Inprecor,
numéro spécial, IXe Congrès mondial, 1979, p.236-237 -
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●
(56)
Mandel,
Inprecor, n° 283, 6 mars 1989, p.4 -
(Retour)
●
(57)
Inprecor,
n°283, 6 mars 1989, p 3 -
(Retour)
●
(58)
Inprecor,
n°287, 1er Mai 1989, p.8-9 -
(Retour)
●
(59)
Rood,
6 juin 1989, p.2 -
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●
(60)
Rood,
20 juin 1989, p. 6-7 -
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●
(61)
Rood,
20 juin 1989, p.6 et 12 -
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●
(62)
Tien An Men 1989 : de la dérive révisionniste à l’émeute contre-révolutionnaire,
dans : Etudes marxistes, n°12, sept. 1991, Bruxelles, p. 62-63 -
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(63)
Inprecor,
n°295, 16-29 octobre 1989, p.15-16 -
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(64)
Inprecor,
n°295, 16-29 octobre 1989, p.18-19
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Staline - Les questions du
léninisme
- Tome I
: La théorie de la révolution permanente
- Tome II
: Le bilan de la discussion
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Extrait - Les questions du léninisme - Tome I -
La révolution d'Octobre et la tactique des
communistes russes (Préface à l'ouvrage « Vers Octobre »).
II - Deux particularités de la révolution
d'Octobre, ou Octobre et la théorie de la révolution permanente de
Trotsky
Il existe deux particularités de la
révolution d'Octobre qu'il est indispensable d'éclaircir avant tout,
pour comprendre le sens intérieur et la portée historique de cette
révolution.
Quelles sont ces particularités ?
C'est tout d'abord le fait que la
dictature du prolétariat a surgi chez nous sur la base de l'union du
prolétariat et des masses paysannes laborieuses, ces dernières étant
guidées par le prolétariat. C'est, d'autre part, le fait que la
dictature du prolétariat s'est affermie chez nous comme résultat de la
victoire du socialisme dans un pays où le capitalisme était peu
développé, tandis que le capitalisme subsistait dans les autres pays de
capitalisme plus développé. Cela ne signifie pas, évidemment, que la
révolution d'Octobre n'ait point d'autres particularités. Mais ce sont
ces deux particularités qui nous importent en ce moment, non seulement
parce qu'elles expriment clairement la nature de la révolution
d'Octobre, mais aussi parce qu'elles dévoilent merveilleusement le
caractère opportuniste de la théorie de la « révolution permanente ».
Examinons rapidement ces particularités.
La question des masses laborieuses de la
petite bourgeoisie urbaine et rurale, la question de leur ralliement à
la cause du prolétariat est une des questions capitales de la révolution
prolétarienne. Dans la lutte pour le pouvoir, avec qui sera le peuple
travailleur des villes et des campagnes, avec la bourgeoisie ou avec le
prolétariat ? De qui sera-t-il la réserve ? De la bourgeoisie ou
du prolétariat ? De là dépendent le sort de la révolution et la solidité
de la dictature du prolétariat. Les révolutions de 1848 et de 1871 en
France furent écrasées surtout parce que les réserves paysannes se
trouvèrent du côté de la bourgeoisie. La révolution d'Octobre a vaincu
parce qu'elle a su enlever à la bourgeoisie ses réserves paysannes,
parce qu'elle a su les attirer du côté du prolétariat, en un mot, parce
que le prolétariat s'est trouvé être, dans cette révolution, la seule
force directrice de millions de travailleurs de la ville et de la
campagne.
Qui n'a point compris cela ne comprendra
jamais ni le caractère de la révolution d'Octobre, ni la nature de la
dictature du prolétariat, ni les particularités de la politique
intérieure de notre pouvoir prolétarien.
La dictature du prolétariat n'est pas une
simple élite gouvernementale « intelligemment sélectionnée » par un «
stratège expérimenté » et « s'appuyant rationnellement sur telle ou
telle couche de la population. La dictature du prolétariat est l'union
de classe du prolétariat et des masses paysannes laborieuses pour le
renversement du capital, pour le triomphe définitif du socialisme, à
condition que la force directrice de cette union soit le prolétariat.
Ainsi, il n'est pas question en
l'occurrence de sous-estimer ou de surestimer « quelque peu » les
possibilités révolutionnaires du mouvement paysan, comme aiment à
s'exprimer les partisans de la
«
révolution permanente
». Il s'agit de la
nature du nouvel Etat prolétarien, né de la révolution d'Octobre. Il
s'agit du caractère du pouvoir prolétarien, des bases de la dictature
même du prolétariat.
La dictature du prolétariat, dit Lénine,
est une forme spéciale d'alliance de classe entre le prolétariat,
avant-garde des travailleurs, et les nombreuses couches de travailleurs
non-prolétaires (petite bourgeoisie, petits patrons, paysans,
intellectuels, etc.) ou leur majorité, alliance dirigée contre le
capital et ayant pour but le renversement complet de ce dernier,
l'écrasement complet de la résistance de la bourgeoisie et de ses
tentatives de restauration, l'instauration définitive et la
consolidation du socialisme.
Et, plus loin :
Traduite en un langage plus simple,
l'expression latine, scientifique, historico-philosophique de dictature
du prolétariat signifie qu'une classe, celle des ouvriers urbains et en
général des ouvriers industriels, est capable de diriger toute la masse
des travailleurs et des exploités dans la lutte pour le renversement du
joug capitaliste, pour le maintien et la consolidation de la victoire,
pour la création du nouveau régime social, le régime socialiste, et pour
la suppression complète des classes.
Telle est la théorie de la dictature du
prolétariat selon Lénine.
L'une des particularisés de la révolution
d'Octobre, c'est que cette révolution est une application classique de
la théorie léniniste de la dictature du prolétariat.
Certains camarades croient que cette
théorie est une théorie purement « russe », n'ayant de rapports qu'avec
la situation russe. C'est là une erreur complète. Parlant des masses
laborieuses appartenant aux classes non-prolétariennes, Lénine a en vue
non seulement les paysans russes, mais aussi les éléments travailleurs
des régions situées aux confins de l'Union soviétique et qui étaient, il
n'y a pas encore très longtemps, des colonies de la Russie. Lénine ne se
lassait pas de répéter que, sans une union avec ces masses des autres
nationalités, le prolétariat de Russie ne pourrait vaincre. Dans ses
articles sur la question nationale et dans ses discours aux congrès de
l'Internationale communiste, il a souvent répété que la victoire de la
révolution mondiale est impossible en dehors de l'union révolutionnaire,
en dehors du bloc révolutionnaire du prolétariat des pays avancés avec
les peuples opprimés des colonies asservies. Mais qu'est-ce donc que les
colonies, sinon ces mêmes masses laborieuses opprimées, et avant tout
les masses laborieuses de la paysannerie ? Qui ne sait que la question
de la libération des colonies est en fait la question de la libération
des masses laborieuses des classes non-prolétariennes de l'oppression et
de l'exploitation du capital financier ?
Il faut en conclure que la théorie
léniniste de la dictature du prolétariat n'est pas une théorie purement
« russe », mais une théorie valable pour tous les pays. Le bolchévisme
n'est pas seulement un phénomène russe. « Le bolchévisme, dit Lénine,
est un modèle de tactique pour tous » (v. La révolution prolétarienne
et le renégat Kautsky).
Tels sont les traits caractéristiques de
la première particularité de la révolution d'Octobre.
Quelle est la valeur de la théorie de la
« révolution permanente » du camarade Trotsky du point de vue de cette
particularité ?
Nous ne nous étendrons pas sur la
position de Trotsky en 1905, quand il oublia purement et simplement les
paysans comme force révolutionnaire en proposant le mot d'ordre : « Pas
de tsar ! Gouvernement ouvrier ! », c'est-à-dire le mot d'ordre de la
révolution sans les paysans. Radek lui-même, ce défenseur diplomate de
la « révolution permanente », est obligé maintenant de reconnaître que
la « révolution permanente » en 1905 était un « saut en l'air », un
écart de la réalité (Pravda, 14 décembre 1924). Maintenant on
considère à peu près unanimement que ce n'est plus la peine de s'occuper
de ce fameux « saut en l'air ».
Nous ne nous étendrons pas non plus sur
la position de Trotsky pendant la guerre, en 1915 par exemple, lorsque
partant du fait que « nous vivons à l'époque de l'impérialisme », que
l'impérialisme « oppose, non la nation bourgeoise à l'ancien régime,
mais le prolétariat à la nation bourgeoise », il en conclut, dans son
article « La lutte pour le pouvoir », que le rôle révolutionnaire des
paysans doit diminuer, que le mot d'ordre de la confiscation de la terre
n'a déjà plus l'importance d'auparavant (v. l'ouvrage « 1905 »). On sait
que Lénine, critiquant cet article du camarade Trotsky, l'accusait alors
de « nier le rôle des paysans », et disait :
Trotsky, en fait, aide les politiciens
ouvriers libéraux de Russie, qui, le voyant « nier » le rôle du paysan,
s'imaginent que nous ne voulons pas soulever les paysans pour la
révolution.
Passons plutôt aux travaux plus récents
de Trotsky sur cette question, aux travaux de la période où la dictature
du prolétariat avait déjà eu le temps de s'affermir et où Trotsky avait
eu la possibilité de vérifier sa théorie de la « révolution permanente »
par les faits et de rectifier ses erreurs. Prenons la préface que
Trotsky a écrite en 1922 pour son ouvrage intitulé : « 1905 ». Voici ce
qu'il y dit de la « révolution permanente » :
C'est précisément dans l'intervalle qui
sépare le 9 janvier de la grève d'octobre 1905 que l'auteur arriva à
concevoir le développement révolutionnaire de la Russie sous l'aspect
qui fut ensuite fixé par la théorie dite « de la révolution permanente
». Cette désignation quelque peu abstruse voulait exprimer que la
révolution russe, qui devait d'abord envisager, dans son avenir le plus
immédiat, certaines fins bourgeoises, ne pourrait toutefois s'arrêter
là-dessus. La révolution ne résoudrait les problèmes bourgeois qui se
présentaient à elle en première ligne qu'en portant le prolétariat au
pouvoir. Et lorsque celui-ci se serait emparé du pouvoir, il ne pourrait
se limiter au cadre bourgeois de la révolution. Tout au contraire, et
précisément pour assurer sa victoire définitive, l'avant-garde
prolétarienne devrait, dès les premiers jours de sa domination, pénétrer
profondément dans les domaines interdits de la propriété aussi bien
bourgeoise que féodale. Cela devait l'amener à des collisions non
seulement avec tous les groupes bourgeois qui l'auraient soutenue au
début de sa lutte révolutionnaire, mais aussi avec les larges masses
paysannes dont le concours l'aurait poussée vers le pouvoir. Les
contradictions qui dominaient la situation d'un gouvernement ouvrier,
dans un pays retardataire où l'immense majorité de la population se
composait de paysans, ne pouvaient trouver leur solution que sur le plan
international, sur l'arène d'une révolution prolétarienne mondiale.
Ainsi s'exprime Trotsky au sujet de sa «
révolution permanente ».
Il suffit de rapprocher cette citation de
celles que nous avons données de Lénine sur la dictature du prolétariat,
pour comprendre l'abîme qui sépare la théorie léniniste de la dictature
du prolétariat et la théorie de la « révolution permanente » de Trotsky.
Lénine considère l'alliance du
prolétariat et des couches travailleuses de la paysannerie comme la base
de la dictature du prolétariat. Trotsky, au contraire, nous fait prévoir
des « collisions » entre « l'avant-garde prolétarienne » et « les
larges masses paysannes ».
Lénine parle de la direction
prolétarienne des travailleurs et des masses exploitées. Trotsky, au
contraire, nous montre des contradictions dans « la situation
d'un gouvernement ouvrier » instauré « dans un pays retardataire où
l'immense majorité de la population est composée de paysans ».
Selon Lénine, la révolution puise avant
tout ses forces parmi les ouvriers et les paysans de la Russie même.
D'après Trotsky, les forces indispensables ne peuvent être trouvées que
« sur l'arène d'une révolution prolétarienne mondiale ».
Et que faire si la révolution mondiale se
trouve retardée ? Y a-t-il alors quelque espoir pour notre révolution ?
Trotsky ne nous laisse aucune lueur d'espoir, car « les contradictions »
dans « la situation d'un gouvernement ouvrier... ne peuvent trouver leur
solution que... sur l'arène d'une révolution
prolétarienne mondiale ». On en déduit cette perspective : végéter dans
ses propres contradictions et pourrir sur pied en attendant la
révolution mondiale.
Qu'est-ce que la dictature du prolétariat
selon Lénine ?
La dictature du prolétariat, c'est le
pouvoir qui s'appuie sur l'alliance du prolétariat et des masses
laborieuses de la paysannerie pour « le renversement complet du capital
», pour l'édification définitive et l'affermissement du socialisme.
Qu'est-ce que la dictature du prolétariat
selon Trotsky ?
C'est un pouvoir entrant «en collisions »
avec « les larges masses paysannes » et ne cherchant la solution de ses
« contradictions » que « sur l'arène de la révolution mondiale du
prolétariat ».
En quoi cette « théorie de la révolution
permanente » diffère-t-elle de la fameuse théorie du menchévisme sur la
négation de l'idée de la dictature du prolétariat ?
En rien.
Nul doute possible. La « révolution
permanente » n'est pas une simple sous-estimation des
possibilités révolutionnaires du mouvement paysan. C'est une
sous-estimation du mouvement paysan qui mène à la négation de la
théorie léniniste de la dictature du prolétariat.
La « révolution permanente » de Trotsky
est une des variétés du menchévisme.
Voilà en quoi consiste la première
particularité de la révolution d'Octobre.
Quelle est la seconde particularité de
cette révolution ?
Etudiant l'impérialisme, surtout pendant
la guerre, Lénine est arrivé à la loi du développement économique et
politique irrégulier, saccadé des pays capitalistes. D'après cette loi,
le développement des entreprises, des trusts, des branches de
l'industrie et des divers pays ne s'effectue pas régulièrement, dans un
ordre arrêté, de telle façon qu'un trust, une branche de l'industrie ou
un pays marche toujours en tête, et que les autres trusts ou pays
retardent en conservant constamment leurs distances respectives. Ce
développement s'accomplit, au contraire, par bonds, avec des
interruptions dans le développement de certains pays et des bonds en
avant dans le développement des autres. En outre, l'aspiration «
parfaitement légitime » des pays retardataires à la conservation de
leurs positions acquises et l'aspiration, non moins « légitime », des
pays avancés à la conquête de nouvelles positions font que les
collisions armées des Etats impérialistes sont une inéluctable
nécessité. Il en a été ainsi, par exemple, de l'Allemagne, qui, il y a
un demi-siècle, était un pays arriéré en comparaison de la France et de
l'Angleterre. On peut en dire autant du Japon comparé à la Russie. On
sait cependant qu'au début du XXe siècle déjà, l'Allemagne et
le Japon avaient pris une telle avance que la première avait évincé la
France et commençait à évincer l'Angleterre sur le marché mondial et que
le second évinçait la Russie. C'est de ces contradictions qu'est sortie,
comme on le sait, la guerre impérialiste.
Cette loi part du fait que :
1° « Le capitalisme s'est transformé en
un système mondial d'étouffement colonial et financier des pays de la
plus grande partie du globe par une poignée de pays « avancés » (Lénine)
;
2° « Le partage de ce « butin »
s'effectue entre deux ou trois puissants rapaces armés jusqu'aux dents
(Amérique, Angleterre, Japon), qui, pour régler le partage de leur
butin, entraînent le monde entier dans leur guerre » (Lénine) ;
3° La croissance des contradictions à
l'intérieur du système mondial d'oppression financière et
l'inéluctabilité des collisions militaires font que le front
impérialiste mondial devient facilement vulnérable pour la révolution et
que la rupture de ce front dans certains pays est probable ;
4° Cette rupture a le plus de chances de
se produire sur les points et dans les pays où la chaîne du front
impérialiste est le plus faible, c'est-à-dire où l'impérialisme est le
moins blindé et où la révolution peut le plus facilement se développer ;
5° C'est pourquoi la victoire du
socialisme dans un seul pays, même peu développé au point de vue
capitaliste, cependant que le capitalisme subsiste dans les autres pays
plus avancés, est parfaitement possible et probable.
Telles sont, en résumé, les bases de la
théorie léniniste de la révolution prolétarienne.
En quoi consiste la seconde particularité
de la révolution d'Octobre ?
Elle consiste en ce que cette révolution
est un modèle d'application pratique de la théorie léniniste de la
révolution prolétarienne.
Qui n'a pas compris cette particularité
de la révolution d'Octobre ne comprendra jamais ni le caractère
international de cette révolution, ni sa formidable puissance
internationale, ni sa politique extérieure spécifique.
L'irrégularité du développement
économique et politique, dit Lénine, est, sans contredit, une loi du
capitalisme. Il s'ensuit que la victoire du socialisme est possible au
début dans un petit nombre de pays capitalistes, voire dans un seul. Le
prolétariat victorieux de ce pays, après avoir exproprié les
capitalistes et organisé chez lui la production socialiste, se
soulèverait contre le reste du monde capitaliste, attirerait à
lui les classes opprimées des autres pays, les soulèverait contre les
capitalistes, emploierait même, au besoin, la force armée contre les
classes exploiteuses et leurs Etats... Car l'union libre des nations
dans le socialisme est impossible sans une lutte acharnée, plus ou moins
longue, des républiques socialistes contre les Etats retardataires.
(Lénine : Contre le courant.)
Les opportunistes de tous les pays
affirment que la révolution prolétarienne ne peut éclater — si toutefois
elle doit éclater quelque part selon leur théorie — que dans les pays
industriellement avancés et que plus ces pays sont développés
industriellement, plus le socialisme a de chances de victoire. De plus,
ils excluent, comme une chose invraisemblable, la possibilité de la
victoire du socialisme dans un seul pays, surtout si le capitalisme y
est peu développé. Déjà pendant la guerre, Lénine, s'appuyant sur la loi
du développement irrégulier des Etats impérialistes, oppose aux
opportunistes sa théorie de la révolution prolétarienne sur la victoire
du socialisme dans un seul pays, même peu développé au point de vue
capitaliste.
On sait que la révolution d'Octobre a
entièrement confirmé la justesse de la théorie léniniste de la
révolution prolétarienne.
Que devient la « révolution permanente »
de Trotsky du point de vue de la théorie léniniste de la révolution
prolétarienne ?
Prenons la brochure Notre révolution
(1906), où l'on trouve ces paroles de Trotsky :
Sans l'appui gouvernemental direct du
prolétariat européen, la classe ouvrière de Russie ne pourra se
maintenir au pouvoir et transformer sa domination temporaire en
dictature socialiste durable. C'est là une chose indubitable.
Que signifient ces paroles de Trotsky ?
Que la victoire du socialisme dans un seul pays, la Russie en
l'occurrence, est impossible « sans l'appui gouvernemental direct du
prolétariat européen », c'est-à-dire tant que le prolétariat européen
n'aura pas conquis le pouvoir.
Qu'y a-t-il de commun entre cette «
théorie » et la thèse de Lénine sur la possibilité de la victoire du
socialisme « dans un pays capitaliste pris à part » ?
Rien, évidemment.
Mais admettons que cette brochure de
Trotsky, éditée en 1906, lorsqu'il était difficile de définir le
caractère de notre ponde pas entièrement aux vues adoptées plus tard par
Trotsky. Voyons une autre brochure de Trotsky, son Programme de paix,
paru à la veille de la révolution d'octobre 1917 et réédité
actuellement (1924) dans son ouvrage « 1917 ». Dans cette brochure,
Trotsky critique la théorie léniniste de la révolution prolétarienne sur
la victoire du socialisme dans un seul pays et lui oppose le mot d'ordre
des Etats-Unis d'Europe. Il affirme que la victoire du socialisme est
impossible dans un seul pays, qu'elle n'est possible qu'en tant que
victoire de plusieurs Etats d'Europe (Angleterre, Russie, Allemagne)
groupés en Etats-Unis d'Europe. Il déclare sans ambages qu' « une
révolution victorieuse en Russie ou en Angleterre est impossible sans la
révolution en Allemagne et inversement ».
L'unique objection tant soit peu concrète
au mot d'ordre des Etats-Unis, dit Trotsky, a été formulée dans le
Social-Démocrate suisse [organe central des bolcheviks à cette
époque] en ces termes : « L'irrégularité du développement économique et
politique est la loi absolue du capitalisme. » D'où le
Social-Démocrate concluait que la victoire du socialisme était
possible dans un seul pays et que, par suite, il n'y avait pas de raison
de faire dépendre la dictature du prolétariat dans chaque Etat pris à
part de la formation des Etats-Unis d'Europe. Que le développement
capitaliste des différents Etats soit irrégulier, cela est indiscutable.
Mais cette irrégularité elle-même est très irrégulière. Le niveau
capitaliste de l'Angleterre, de l'Autriche, de l'Allemagne ou de la
France n'est pas le même. Mais, comparés à l'Afrique ou à l'Asie, tous
ces Etats représentent 1' « Europe » capitaliste mûre pour la révolution
sociale. Qu'aucun pays ne doive « atteindre » les autres dans sa lutte,
c'est là une pensée élémentaire qu'il est utile et indispensable de
répéter pour que l'idée de l'action internationale parallèle ne soit pas
remplacée par l'idée de l'expectative et de l'inaction
internationales. Sans attendre les autres, nous commençons et nous
continuons la lutte sur le terrain national, avec l'entière certitude
que notre initiative donnera le branle à la lutte dans les autres pays;
et si cela n'avait pas lieu, on ne saurait espérer — l'expérience
historique et les considérations théoriques sont là pour le démontrer —
que, par exemple, la Russie révolutionnaire pourrait résister à l'Europe
conservatrice, ou que l'Allemagne socialiste pourrait demeurer isolée
dans le monde capitaliste.
Comme on le voit, c'est encore la même
théorie de la victoire simultanée du socialisme dans les principaux pays
d'Europe, théorie qui exclut la théorie léniniste de la révolution et de
la victoire du socialisme dans un seul pays.
Il est indiscutable que, pour être
entièrement garanti contre le rétablissement de l'ancien ordre de
choses, les efforts combinés des prolétaires de plusieurs pays sont
nécessaires. Il est hors de doute que si notre révolution n'avait pas
été soutenue par le prolétariat d'Europe, le prolétariat de Russie n'eût
pu résister à la pression générale, de même que, sans l'appui de la
révolution russe, le mouvement révolutionnaire d'Occident n'eût pu se
développer aussi rapidement qu'il l'a fait après l'avènement de la
dictature prolétarienne en Russie. Il est hors de doute que nous avons
besoin d'appui. Mais qu'est-ce que l'appui du prolétariat d'Europe
occidentale à notre révolution ? Les sympathies des ouvriers européens
pour notre révolution, leur empressement à déjouer les plans
d'intervention des impérialistes constituent-ils un appui, une aide
sérieuse ? Oui, sans nul doute. Sans cet appui, sans cette aide non
seulement des ouvriers européens, mais aussi des colonies et des pays
asservis, la dictature prolétarienne en Russie se fût trouvée en
mauvaise posture. A-t-il suffi jusqu'à présent de cette sympathie et de
cette aide, qui sont venues s'ajouter à la puissance de notre armée
rouge et au dévouement des ouvriers et des paysans russes prêts à
défendre de leurs poitrines la patrie socialiste, pour repousser les
attaques des impérialistes et conquérir la sécurité nécessaire à un
travail de construction sérieux ? Oui, cela a suffi. Cette sympathie
va-t-elle en augmentant ou en diminuant ? Elle augmente
incontestablement. Existe-t-il chez nous, par conséquent, des conditions
favorables non seulement pour mener de l'avant l'organisation de
l'économie socialiste, mais encore pour venir en aide aux ouvriers
d'Europe occidentale comme aux peuples opprimés de l'Orient ? Oui, ces
conditions existent. C'est ce que dit éloquemment l'histoire de sept
années de dictature prolétarienne en Russie. Peut-on nier qu'un puissant
essor dans le domaine du travail ait déjà commencé chez nous ? Non, on
ne peut le nier.
Quelle signification peut avoir, après
tout cela, la déclaration de Trotsky sur l'impossibilité pour la Russie
révolutionnaire de résister à l'Europe conservatrice ? Elle signifie que
Trotsky, premièrement, ne sent pas la puissance intérieure de notre
révolution ; deuxièmement, qu'il ne comprend pas l'importance
inestimable de l'appui moral apporté à notre révolution par les ouvriers
d'Occident et les paysans d'Orient ; troisièmement, qu'il ne saisit pas
le mal intérieur qui ronge actuellement l'impérialisme.
Emporté par sa critique de la théorie
léniniste de la révolution prolétarienne, Trotsky, à son insu, s'est
confondu lui-même dans son Programme de paix paru en 1917 et
réédité en 1924.
Mais peut-être cette brochure de Trotsky
est-elle aussi périmée et ne correspond-elle plus à ses vues actuelles ?
Prenons les ouvrages plus récents que Trotsky a composés après la
victoire de la révolution prolétarienne dans un seul pays, en
Russie. Prenons, par exemple, sa Postface. (1922) à la nouvelle
édition de sa brochure Programme de paix.
Voici ce qu'il y dit :
L'affirmation que la révolution
prolétarienne ne peut se terminer victorieusement dans le cadre
national, affirmation que l'on trouve répétée à plusieurs reprises dans
le Programme de paix, semblera probablement à quelques lecteurs
démentie par l'expérience presque quinquennale de notre République
soviétiste. Mais une telle conclusion serait dénuée de fondement. Le
fait qu'un Etat ouvrier, dans un pays isolé et, en outre, arriéré, a
résisté au monde entier, témoigne de la formidable puissance du
prolétariat qui, dans les autres pays plus avancés, plus civilisés, sera
capable de véritables prodiges. Mais si nous avons résisté politiquement
et militairement en tant qu'Etat, nous ne sommes pas encore arrivés à
l'édification de la société socialiste et nous ne nous en sommes même
pas approchés... Tant que la bourgeoisie est au pouvoir dans les autres
Etats européens, nous sommes obligés, pour lutter contre l'isolement
économique, de rechercher des ententes avec le monde capitaliste; on
peut dire aussi avec certitude que ces ententes peuvent à la rigueur
nous aider à guérir telles ou telles blessures économiques, à faire tel
ou tel pas en avant, mais que le véritable essor de l'économie
socialiste en Russie ne sera possible qu'après la victoire du
prolétariat dans les principaux pays d'Europe.
Ainsi s'exprime Trotsky, qui, s'efforçant
obstinément de sauver sa « révolution permanente » de la banqueroute
définitive, se met en contradiction flagrante avec la réalité.
Ainsi, quoi qu'on fasse, non seulement «
on n'est pas arrivé » à instaurer la société socialiste, mais on
ne s'en est même pas « approché ». Certains, paraît-il, nourrissaient
l'espoir d' « ententes avec le monde capitaliste », mais ces ententes
non plus, paraît-il, n'ont rien donné, parce que, quoi qu'on fasse, le «
véritable essor de l'économie socialiste » demeurera impossible tant que
le prolétariat n'aura pas vaincu « dans les pays les plus importants
d'Europe ».
Et comme il n'y a pas encore de victoire
en Occident, il ne reste plus à la révolution russe qu'à pourrir sur
pied ou à dégénérer en Etat bourgeois.
Ce n'est pas sans raison que Trotsky
parle, depuis deux ans déjà, de la « dégénérescence » de notre parti.
Ce n'est pas sans raison qu'il prédisait
l'année dernière la « fin » de notre pays.
Comment concilier cette étrange «
perspective » avec celle de Lénine selon laquelle la nouvelle politique
économique nous donnera la possibilité de « construire les bases de
l'économie socialiste » ?
Comment concilier cette désespérance «
permanente » avec ces paroles de Lénine :
Dès à présent, le socialisme n'est plus
une question d'avenir lointain, une sorte de vision abstraite ou
d'icône... Nous avons introduit le socialisme dans la vie courante et,
maintenant, nous devons nous rendre compte de la situation. Voilà notre
tâche d'aujourd'hui, voilà le problème de notre époque. Permettez-moi de
terminer en exprimant la certitude que, si ardu que soit ce problème, si
nouveau qu'il soit en comparaison de l'ancien et quelques difficultés
qu'il nous cause, nous allons, tous ensemble et coûte que coûte, le
résoudre, non en un jour, mais en plusieurs années, et de telle façon
que, de la Russie de la Nep, sorte la Russie socialiste.
Comment concilier cette désespérance «
permanente » avec ces autres paroles de Lénine :
Possession par l'Etat des principaux
moyens de production, possession du pouvoir politique par le
prolétariat, alliance de ce prolétariat avec la masse immense des petits
paysans, direction assurée de la paysannerie par le prolétariat, etc.,
n'est-ce pas là tout ce qu'il nous faut pour pouvoir, avec la seule
coopération (que nous traitions auparavant de mercantile et que nous
avons maintenant, jusqu'à un certain point, le droit de traiter ainsi
sous la Nep), procéder à la construction pratique de la société
socialiste intégrale ? Ce n'est pas là encore la construction de la
société socialiste, mais c'est tout ce qui est nécessaire et suffisant
pour cette construction (De la coopération).
Il est clair que les vues de Trotsky ne
peuvent, en l'occurrence, se concilier avec celles de Lénine. La «
révolution permanente » de Trotsky est la négation de la théorie
léniniste de la révolution prolétarienne, et, inversement, la théorie
léniniste de la révolution prolétarienne est la négation de la théorie
de la « révolution permanente ».
Manque de foi dans les forces et les
capacités de notre révolution, manque de foi dans les forces et les
capacités du prolétariat de Russie, tel est sous-sol de la théorie de la
« révolution permanente ».
Jusqu'à présent, on ne soulignait
ordinairement qu'un côté de la « révolution permanente » : le
scepticisme à l'égard des possibilités révolutionnaires du mouvement
paysan. Maintenant, pour être juste, il est nécessaire d'en mettre en
lumière un autre côté : l'incroyance aux forces et aux capacités
du prolétariat de Russie.
En quoi la théorie de Trotsky
diffère-t-elle de la théorie courante du menchévisme selon laquelle la
victoire du socialisme dans un seul pays, surtout dans un pays arriéré,
est impossible sans la victoire préalable de la révolution prolétarienne
« dans les principaux pays de l'Europe occidentale » ?
Au fond, ces deux théories sont
identiques. Le doute n'est pas possible: la théorie de la « révolution
permanente » de Trotsky est une variété du menchévisme.
Ces derniers temps, nombre de diplomates
«à la manque» se sont efforcés de montrer dans notre presse que la
théorie de la «révolution permanente» était conciliable avec le
léninisme. Sans doute, disent-ils, cette théorie ne convenait pas en
1905. Mais l'erreur de Trotsky réside en ce qu'il anticipait, essayant
d'appliquer à la situation de 1905 ce qui était alors inapplicable.
Mais, par la suite, disent-ils, et notamment en 1917 lorsque la
révolution fut arrivée à complète maturité, la théorie de Trotsky se
trouva tout à fait à sa place. On devine sans peine que le principal de
ces diplomates est le camarade Radek. Lisez plutôt:
La guerre creusa un abîme entre les
paysans aspirant à la conquête de la terre et à la paix et les partis
petits-bourgeois, elle jeta les paysans sous la direction de la classe
ouvrière et de son avant-garde, le parti bolchevik. Alors, ce qui devint
possible, ce fut non pas la dictature de la classe ouvrière et de la
paysannerie, mais la dictature de la classe ouvrière s'appuyant sur la
paysannerie. Ce que Rosa Luxembourg et Trotsky en 1905 avançaient contre
Lénine [c'est-à-dire la « révolution permanente »] devint en fait la
deuxième étape du développement historique (Pravda, 21 février
1924).
Là-dedans, pas un mot qui ne soit un
escamotage.
Il est faux que, pendant la guerre, « ce
qui devint possible, ce fut non pas la dictature de la classe ouvrière
et de la paysannerie, mais la dictature de la classe ouvrière s'appuyant
sur la paysannerie ». En réalité, la révolution de février 1917 fut la
réalisation de la dictature du prolétariat et des paysans, combinée
d'une façon particulière avec la dictature de la bourgeoisie.
Il est faux que la théorie de la «
révolution permanente », que Radek passe pudiquement sous silence, ait
été élaborée en 1905 par Rosa Luxembourg et Trotsky. En réalité, cette
théorie est l'œuvre de Parvus et de Trotsky. Maintenant, après dix mois,
Radek rectifie, jugeant nécessaire de tancer Parvus pour la « révolution
permanente » (voir son article sur Parvus dans la Pravda). Mais
la justice exige de Radek qu'il tance également le compagnon de Parvus,
le camarade Trotsky.
Il est faux que la théorie de la «
révolution permanente », démentie par la révolution de 1905, se soit
avérée juste pour « la deuxième étape du développement historique »,
c'est-à-dire pendant la révolution d'Octobre. Tout le développement de
la révolution d'Octobre a montré et démontré l'inconsistance de cette
théorie et sa complète incompatibilité avec les bases du léninisme.
Ni discours, ni procédés diplomatiques
n'arriveront à masquer le gouffre béant qui sépare la théorie de la «
révolution permanente » et le léninisme. |
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Extrait - Les questions du léninisme - Tome II - Rapport politique du
C.C. au XVe
congrès du P.C. de l'U.R.S.S. - Décembre 1927
2. Le bilan de la discussion
(...)
Quel est le bilan de la discussion? On le
connaît. Jusqu'à hier, 724.000 camarades ont voté pour le Parti et un
peu plus de 4.000 pour l'opposition. Les membres de l'opposition
criaient que le C.C. s'est détaché du Parti, que le Parti s'est détaché
de la classe ouvrière, que, dans d'autres conditions, l'opposition
aurait sûrement 99 % des membres du Parti. Mais, en fait,
l'opposition n'a même pas pour elle
1 % des membres du Parti. Voilà le
bilan.
D'où vient que le Parti, dans sa
totalité, et, ensuite, toute la classe ouvrière aient à tel point isolé
l'opposition?
Il y a, pourtant, en tête de
l'opposition, des noms bien connus, des gens qui savent se faire de la
réclame...
Des voix : C'est juste!
...des personnes qui ne sont pas
atteintes de modestie (Applaudissements), qui savent se vanter et
se présenter avantageusement. Cela vient du fait que le groupe dirigeant
de l'opposition s'est montré comme un groupe d'intellectuels
petits-bourgeois détachés de l'existence, de la révolution, du Parti, de
la classe ouvrière.
Des voix : C'est juste!
(Applaudissements.)
J'ai parlé, précédemment, des succès de
notre travail, de nos progrès dans l'industrie, dans le commerce, dans
l'ensemble de l'économie, dans le domaine de la politique extérieure.
Mais l'opposition ne se soucie pas de ces progrès. Elle ne les voit pas,
car elle ne veut pas les voir. Elle ne veut pas les voir, en partie à
cause de son ignorance, en partie à cause d'une obstination propre aux
intellectuels détachés de l'existence.
3. Les divergences fondamentales entre le
Parti et l'opposition
Vous allez demander en quoi consistent
finalement les divergences entre le Parti et l'opposition, quelles
questions font l'objet de ces divergences? Sur toutes les questions nous
sommes en désaccord avec l'opposition.
Des voix : C'est juste!
J'ai lu, récemment, la déclaration d'un
ouvrier sans parti de Moscou qui voulait faire ou qui a déjà fait son
adhésion au Parti. Il formule la question des divergences entre le Parti
et l'opposition comme suit :
Auparavant, nous cherchions en quoi consistaient les divergences entre
le Parti et l'opposition, mais aujourd'hui on se demande sur quel point
l'opposition est d'accord avec le Parti.
(Rires, applaudissements.) Sur toutes
les questions, elle est contre le Parti, et si j'étais partisan de
l'opposition, je n'entrerais pas au Parti. (Rires,
applaudissements.) (Voir Izvestia n° 264.)
Voilà comment un ouvrier russe
caractérise, d'une manière brève, mais juste, l'opposition. Je crois que
c'est la caractéristique la meilleure et la plus exacte de l'attitude de
l'opposition à l'égard du Parti, de son idéologie, de son programme et
de sa tactique. C'est précisément parce que l'opposition est en
désaccord avec le Parti sur toutes ces questions qu'elle est un groupe
ayant une idéologie à elle, un programme et une tactique propres, des
principes d'organisation à elle. L'opposition a tout ce qu'il faut pour
former un nouveau parti. Il ne lui manque qu'une « bagatelle » : les
forces nécessaires. (Rires, applaudissements.)
Je citerai sept points qui sont l'objet
de divergences entre le Parti et l'opposition.
1° La possibilité d'édifier
victorieusement le socialisme dans notre pays. Je n'énumérerai pas
les documents et les déclarations de l'opposition sur cette question.
Ils sont connus de tous, il est inutile de les répéter. Il est clair
pour tous que l'opposition nie la possibilité d'édifier victorieusement
le socialisme dans notre pays. Par là même, elle glisse directement et
ouvertement à la position des menchéviks. Ce point de vue de
l'opposition n'est pas nouveau chez ses chefs actuels. C'est en partant
du même principe que Kaménev et Zinoviev refusèrent de participer au
soulèvement d'Octobre. Ils déclarèrent alors qu'en déclenchant le
soulèvement nous allions à notre perte, qu'il fallait attendre
l'Assemblée constituante, que les conditions pour le socialisme
n'étaient pas encore mûres et ne viendraient pas de sitôt à maturité.
Trotski partit du même point de vue lorsqu'il se décida à prendre part
au soulèvement. Car, il disait ouvertement que, si la révolution
prolétarienne victorieuse en Occident ne nous apportait pas son aide
dans un avenir plus ou moins rapproché, il serait insensé de croire que
la Russie révolutionnaire pourrait résister à l'Europe conservatrice.
En effet, comment Kaménev et Zinoviev
d'une part, Trotski, d'autre part, puis Lénine et le Parti allèrent-ils
à l'insurrection? C'est une question très intéressante dont il vaut la
peine de parler. Vous savez que Kaménev et Zinoviev n'y allèrent qu'à
leur corps défendant, contraints par Lénine et sous la menace d'être
exclus du Parti (Rires, applaudissements) ; ils se virent donc
obligés de marcher au soulèvement. (Rires, applaudissements.)
Trotski y alla de son gré, mais en faisant des réserves qui, à ce moment
déjà, le rapprochaient de Kaménev et de Zinoviev. Notons que,
précisément avant la révolution d'Octobre, en juin 1917, Trotski trouva
à propos de rééditer, à Léningrad, sa vieille brochure le Programme
de la paix, comme pour montrer qu'il marchait au soulèvement sous
son propre drapeau. Que dit-il dans cette brochure? Il y polémise contre
Lénine sur la possibilité d'une victoire du socialisme dans un seul
pays; il considère que la conception de Lénine, dans cette question, est
fausse et il affirme que, tout en reconnaissant la nécessité de prendre
le pouvoir, il se rend compte que, sans l'aide venue à temps de la part
des ouvriers victorieux de l'Europe occidentale, il serait insensé de
croire que la Russie révolutionnaire pourrait subsister en face de
l'Europe conservatrice. Il accuse d'étroitesse nationale celui qui ne
comprend pas sa critique. Voici un extrait de cette brochure de Trotski:
Sans attendre les autres, nous commençons
la lutte et la poursuivons dans notre pays, convaincus que notre
initiative donnera le branle dans d'autres pays. Mais si cela n'arrive
pas, il serait insensé de croire — l'expérience de l'histoire et les
considérations théoriques le prouvent — que la Russie révolutionnaire,
par exemple, puisse résister à l'Europe conservatrice... Considérer les
perspectives de la révolution sociale dans les cadres nationaux
signifierait devenir la victime de la même étroitesse nationale qui est
l'essence même du social-patriotisme (Trotski : 1917, édition
russe, tome II, 1e partie, page 90.)
Telles furent, camarades, les réserves
faites par Trotski et qui nous expliquent les racines et les causes
initiales de son bloc actuel avec Kaménev et Zinoviev.
Voyons comment Lénine et le Parti
marchèrent au soulèvement. Firent-ils, eux aussi, des réserves? Non,
aucune. Je cite un extrait d'un article remarquable de Lénine: « Le
programme de guerre de la révolution prolétarienne », publié à
l'étranger, en septembre 1917:
Le socialisme vainqueur dans un seul pays
n'exclut nullement la possibilité de guerre en général. Au contraire, il
la présuppose. Le développement du capitalisme se poursuit d'une façon
très inégale dans les divers pays. Il ne peut en être autrement avec une
production marchande. D'où, la conclusion irréfutable : le socialisme ne
peut vaincre en même temps dans tous les pays. Il vaincra au
début dans un ou plusieurs pays, mais les autres resteront encore un
certain temps des pays bourgeois ou prébourgeois. Cela ne manquera pas
de provoquer non seulement des frictions, mais aussi des efforts directs
de la bourgeoisie des autres pays pour écraser le prolétariat victorieux
de l'Etat socialiste. Une guerre dans de telles conditions serait, pour
nous, une guerre légitime et juste. Ce serait une guerre pour le
socialisme, pour la libération des autres peuples de la bourgeoisie.
Lénine : « Le programme de guerre de la révolution prolétarienne»,
Annales de l'Institut Lénine, fascicule n° 2, Page 7.)
Vous constatez, camarades, que la thèse
de Lénine est toute différente. Trotski allait au soulèvement en faisant
des réserves qui le rapprochaient de Kaménev et de Zinoviev, en
affirmant qu'un gouvernement prolétarien ne représente, par lui-même,
rien de particulier si l'aide du dehors se fait attendre. Lénine, au
contraire, allait au soulèvement sans aucune réserve, en affirmant que
le pouvoir prolétarien dans notre pays doit servir de base pour aider
les prolétaires des autres pays à se libérer du joug de la bourgeoisie.
C'est ainsi que les bolcheviks allèrent à
l'insurrection d'Octobre et c'est la raison pour laquelle Trotski
trouva, dix ans après la révolution d'Octobre, un langage commun avec
Kaménev et Zinoviev.
On peut s'imaginer, dans les termes
suivants, le dialogue échangé entre Trotski d'une part, Kaménev et
Zinoviev de l'autre, lorsqu'ils formèrent le bloc de l'opposition.
Kaménev et Zinoviev s'adressant à Trotski
: « Voyez-vous, cher camarade, en définitive nous avions raison
d'affirmer qu'il ne fallait pas faire l'insurrection d'Octobre, qu'il
fallait attendre l'Assemblée constituante, etc. Aujourd'hui tout le
monde voit que le pays, le pouvoir, sont atteints de dégénérescence, que
nous allons à notre perte et que nous ne réaliserons pas le socialisme.
Il ne fallait pas faire l'insurrection. Vous y êtes allé de plein gré ;
vous avez commis une grande faute. »
Trotski répond : « Non, chers collègues,
vous êtes injustes à mon égard. Je suis bien allé à l'insurrection, mais
vous avez oublié de dire comment j'y suis allé: en faisant des réserves.
(Hilarité générale.) Et comme il est évident que maintenant nous
n'avons aucune aide à attendre du dehors, il est clair que nous allons à
notre perte comme je l'ai prédit, en son temps, dans ma brochure le
Programme de la paix. »
Zinoviev et Kaménev : « Cela pourrait
bien être vrai. Nous avions oublié cette réserve. Maintenant il est
clair que notre bloc a bien une base idéologique. » (Hilarité
générale. Applaudissements.)
Voilà comment a été trouvée la conception
de l'opposition qui nie la possibilité d'édifier victorieusement le
socialisme dans notre pays.
Que signifie-t-elle ? Elle est une
capitulation. Devant qui? Il est évident que c'est une capitulation
devant les éléments capitalistes de notre pays et devant la bourgeoisie
mondiale. Que sont devenus les phrases de gauche, les gestes
révolutionnaires? Il n'en est rien resté. Si vous secouez notre
opposition, si vous rejetez sa phraséologie révolutionnaire, vous verrez
qu'il n'en reste que la capitulation. ( Applaudissements.)
2° La dictature du prolétariat.
Existe-t-elle chez nous, oui ou non ? Singulière question. (Rires.)
Elle est posée, pourtant, par l'opposition, dans chacune de ses
déclarations. L'opposition prétend que nous subissons une dégénérescence
thermidorienne. Que signifie cela? Cela suppose que nous n'avons pas de
dictature du prolétariat, que notre économie et notre politique
s'effondrent et sont en régression, que nous allons non vers le
socialisme, mais vers le capitalisme. Tout cela a quelque chose
d'étrange et d'absurde, mais l'opposition insiste. Voilà, camarades, une
nouvelle divergence. C'est sur cela que repose la fameuse thèse
clemenciste de Trotski. Si le pouvoir a dégénéré, s'il dégénère, vaut-il
la peine de l'épargner, de le défendre ? Il est évident que non. S'il se
trouve un moment favorable pour « supprimer » ce pouvoir, si, par
exemple, l'ennemi arrive à 80 kilomètres de Moscou, il faudra évidemment
en profiter pour balayer ce pouvoir et le remplacer par un autre, par un
pouvoir clemenciste, c'est-à-dire trotskiste. Il est clair qu'il n'y a
rien là de léniniste; c'est du pur menchévisme. L'opposition en est
arrivée au menchévisme.
3° Le bloc entre les ouvriers et les
paysans moyens. L'opposition a toujours caché son attitude négative
sur l'idée d'un tel bloc. Sa plate-forme, ses contre-thèses sont
remarquables moins par ce qui y est dit que par ce qu'elles s'efforcent
de cacher à la classe ouvrière. Mais il s'est trouvé un homme, I. N.
Smirnov, également leader de l'opposition, qui eut le courage de dire la
vérité sur l'opposition et de la montrer telle qu'elle est. Voici ce
qu'il dit : « Nous allons à notre perte; si nous voulons nous sauver, il
nous faut rompre avec les paysans moyens. » Ce n'est pas très
intelligent; par contre, c'est tout à fait clair. Ici, chacun aperçoit
déjà le bout de l'oreille menchévik.
4° Le caractère de notre révolution.
Si l'on nie la possibilité d'édifier le socialisme dans notre pays,
si l'on nie l'existence de la dictature du prolétariat et la nécessité
du bloc de la classe ouvrière avec les paysans, il ne reste évidemment
rien de notre révolution ni de son caractère socialiste. Le prolétariat
est venu au pouvoir, il a achevé la révolution bourgeoise, les paysans
n'ont plus rien à faire avec la révolution puisqu'ils ont reçu la
terre:' par conséquent, le prolétariat peut se retirer et céder la place
à d'autres classes. Telle est la thèse de l'opposition si l'on pénètre
au fond de ses conceptions. Ce sont là toutes les racines de l'esprit de
capitulation de l'opposition. Ce n'est pas sans raison qu'Abramovitch [Principal
rédacteur du journal menchévik berlinois Sotsialistitcheski Vestnik
(le Messager socialiste). (N.R.)]
la glorifie.
5° La conception léniniste dans la
direction des révolutions coloniales. Lénine partait de la
différence entre les pays impérialistes et les pays opprimés, entre la
politique communiste dans les pays impérialistes et dans les pays
coloniaux. Partant de là, il disait, déjà pendant la guerre, que l'idée
de la défense de la patrie, inadmissible et contre-révolutionnaire pour
les communistes des pays impérialistes, est parfaitement acceptable et
justifiée dans les pays opprimés qui font la guerre à l'impérialisme.
Pour cette même raison, il admettait, dans une certaine phase et pour un
délai déterminé, la possibilité d'un bloc et même d'une alliance avec la
bourgeoisie nationale des pays coloniaux si cette dernière combat
l'impérialisme et n'empêche pas les communistes d'éduquer les ouvriers
et les paysans pauvres dans l'esprit du communisme. La faute de
l'opposition c'est, précisément, de rompre définitivement avec la
conception léniniste, de glisser à la IIe Internationale, qui
nie la nécessité de soutenir les guerres révolutionnaires des pays
coloniaux contre l'impérialisme. C'est cela, précisément, qui explique
tous les malheurs de l'opposition dans la question de la révolution
chinoise. Telle est cette divergence-là.
6° La tactique du front unique dans le
mouvement ouvrier international. La faute de l'opposition consiste
ici à rompre avec la tactique léniniste dans la question de la conquête
graduelle des larges masses ouvrières au communisme. Ce n'est que grâce
à une politique juste du Parti seulement que ces masses peuvent être
gagnées. C'est là une chose essentielle, mais c'est loin d'être tout.
Pour attirer les larges masses ouvrières au communisme, il est
nécessaire qu'elles se convainquent, par leur propre expérience, de la
justesse de sa politique. Et pour que les masses soient convaincues, ils
faut du temps, il faut un travail habile de la part du Parti parmi les
masses, pour convaincre des millions d'hommes de la justesse de sa
politique. Déjà, en avril 1917, nous avions raison, car nous savions
qu'il s'agissait de renverser la bourgeoisie et d'établir le pouvoir
soviétique. Mais, à ce moment-là, nous n'avons pas appelé les larges
masses ouvrières à l'insurrection parce qu'elles n'avaient pas eu encore
l'occasion de se convaincre de la justesse de notre politique. C'est
seulement après la faillite définitive des partis petits-bourgeois
socialiste-révolutionnaire et menchévik dans les questions fondamentales
de la révolution, que les masses commencèrent à comprendre que notre
politique était la bonne; c'est seulement alors que nous avons entraîné
les masses à l'insurrection, c'est grâce à cette tactique que nous avons
été victorieux. C'est ainsi qu'est conçue l'idée du front unique. La
tactique du front unique fut proclamée par Lénine pour faciliter aux
millions d'ouvriers des pays capitalistes contaminés de préjugés
social-réformistes, le passage au communisme. Ici, la faute de
l'opposition est de répudier purement et simplement cette tactique.
Séduite, un moment, d'une façon stupide par cette tactique, elle salua
chaleureusement l'accord avec le Conseil général des trade-unions
britanniques, voyant en lui « une des plus sérieuses garanties pour la
paix », « une des plus sérieuses garanties contre l'intervention
», une garantie des plus sérieuse pour « rendre inoffensif le réformisme
en Europe » (voir Rapport de Zinoviev au XIV congrès du P.C. de
l'U.R.S.S.). Mais, cruellement désillusionnée dans son espoir de
voir le réformisme rendu inoffensif à l'aide des Purcell et des Hicks,
elle passa à l'autre extrême en répudiant purement et simplement la
tactique du front unique. Voilà, camarades, encore une divergence
prouvant l'éloignement complet de l'opposition de la tactique léniniste
du front unique.
7° La conception léniniste du Parti,
de l'unité léniniste dans le P.C. de l'U.R.S.S. et dans l'Internationale
communiste. L'opposition rompt entièrement, ici, avec la conception
léniniste sur l'organisation du Parti en s'engageant dans la voie de
l'organisation d'un second parti, d'une nouvelle Internationale.
Tels sont les sept points fondamentaux
qui montrent que, dans chacune de ces questions, l'opposition a glissé
jusqu'au menchévisme.
Ces conceptions menchéviks de
l'opposition sont-elles compatibles avec l'idéologie de notre parti,
avec son programme et sa tactique, avec la tactique de l'Internationale
communiste, avec la conception léniniste de l'organisation du Parti ? En
aucune façon et pour aucun instant !
Comment une telle opposition a-t-elle pu
naître chez nous, quelles sont ses racines sociales ? Je crois que
l'origine sociale de l'opposition est dans la ruine des couches
petites-bourgeoises des villes au cours de notre développement, dans
leur mécontentement de la dictature du prolétariat, dans leur désir
ardent de modifier ce régime, de « l'améliorer » par l'instauration
d'une démocratie bourgeoise. J'ai déjà dit que nos progrès,
l'accroissement de notre industrie et l'importance du secteur socialiste
dans notre économie entraînent la ruine et la disparition d'une partie
de la petite bourgeoisie, surtout de la bourgeoisie urbaine.
L'opposition se fait l'écho de ces couches et de leur mécontentement du
régime de la révolution prolétarienne.
C'est ici, par conséquent, que sont les
racines sociales de l'opposition.
4. Comment agir dès lors avec
l'opposition ? Je voudrais tout d'abord vous raconter une expérience de
collaboration avec Trotski, que Kaménev a faite en 1911. C'est très
intéressant ; d'autant plus que les leçons qu'on peut en tirer nous
permettront d'aborder comme il convient la question posée. En 1910, se
tint, à l'étranger, un Plénum de notre C.C. ; la question des rapports
des bolcheviks avec les menchéviks, et en particulier avec Trotski, y
fut discutée (nous étions alors dans un seul parti avec les menchéviks
et nous nous appelions fraction). Ce Plénum se prononça pour la
conciliation avec les menchéviks et, par conséquent, avec Trotski aussi.
Cette décision fut prise contre l'opinion de Lénine qui n'eut avec lui
que la minorité. Kaménev se chargea alors de réaliser la collaboration
avec Trotski. Il ne le fit pas à l'insu de Lénine, mais d'accord avec
lui. Lénine voulait prouver à Kaménev, par l'expérience, le caractère
nuisible et inadmissible d'une collaboration avec Trotski contre le
bolchévisme. Ecoutons ce qu'en dit Kaménev :
En 1910, la majorité de notre fraction
tenta de se réconcilier et d'établir un accord avec le camarade Trotski.
Lénine s'y opposa formellement et pour me « punir », en quelque
sorte, de mon insistance en vue d'arriver à un accord avec le camarade
Trotski, Lénine demanda que je fusse chargé de représenter le Comité
central à la rédaction du journal du camarade Trotski. Vers l'automne
1910, après quelques mois de travail dans cette rédaction, je m'étais
convaincu que Vladimir Ilitch avait raison d'être contre ma ligne «
conciliatrice » et, d'accord avec Lénine, je quittai la rédaction de
l'organe du camarade Trotski. Cette rupture avec le camarade Trotski fut
marquée d'une série d'articles vigoureux publiés dans l'organe central
du Parti. C'est précisément à ce moment que Vladimir Ilitch me proposa
d'écrire une brochure pour faire le bilan de nos divergences tant avec
les liquidateurs-menchéviks qu'avec le camarade Trotski. « Vous avez
fait l'expérience d'un accord avec l'aile extrême gauche « trotskiste »
des groupes antibolchéviks, vous vous êtes rendu compte de
l'impossibilité d'un accord — il faut donc que vous écriviez une
brochure donnant les résultats de cette expérience », me dit
Vladimir Ilitch. Naturellement, il insistait particulièrement pour que
tout soit mis au clair... jusqu'au bout, au sujet des rapports entre le
bolchévisme et ce que nous nommions à cette époque le trotskisme.
(Préface de L. Kaménev à sa brochure les Deux Partis, mai 1924.)
Quels en furent les résultats ? Ecoutez
encore :
L'expérience d'une collaboration avec
Trotski, expérience que j'ai faite, j'ose affirmer, tout à fait
sincèrement, ce dont témoignent mes lettres et mes conversations
privées, exploitées aujourd'hui par Trotski, a montré que toute
tentative de conciliation conduit inévitablement à la défense du
liquidationnisme et ne profite qu'à ce dernier. (L. Kaménev : les
Deux Partis, édition russe, 1911, p. 136.)
Plus loin :
Si le « trotskisme », en tant que
tendance dans le Parti, était victorieux, quelle joie ç'aurait été pour
le liquidationnisme, pour l'otzovisme, pour toutes les tendances qui
luttent contre le Parti. (Ibidem, p. 143.)
Telle fut, camarades, l'expérience de
collaboration avec Trotski.
Exclamation : Expérience instructive !
Kaménev exposa les résultats de cette
expérience dans la brochure publiée en 1911, intitulée : les Deux
Partis. Je suis certain que cette brochure fut très utile à tous les
camarades qui nourrissaient encore des illusions sur une collaboration
avec Trotski. Je pose aujourd'hui la question suivante : pourquoi
Kaménev n'essayerait-il pas, encore une fois, d'écrire une brochure
intitulée également les Deux Partis sur son expérience de
collaboration actuelle avec Trotski? (Hilarité générale.
Applaudissements.) Cela ne serait peut-être pas sans utilité. Je ne
puis cependant donner aucune garantie à Kaménev que Trotski n'utilisera
pas encore une fois contre lui ses lettres et ses conversations intimes.
(Hilarité générale.) Je ne pense pas qu'il doive avoir peur de
cela. De toutes façons, il faut choisir : ou bien craindre que Trotski
n'utilise les lettres de Kaménev et ne divulgue leurs conversations —
c'est alors le danger de rester en dehors du Parti; ou bien rejeter
toute crainte et rester dans le Parti. La question se pose ainsi
maintenant, Il faut choisir l'un ou l'autre.
On dit que l'opposition a l'intention de
présenter au congrès une déclaration de soumission à toutes les
décisions du Parti.
Exclamation : Comme en octobre 1926 !
...affirmant qu'elle dissoudra sa fraction Exclamation : Elle l'a
déjà promis deux fois ! ...et qu'elle défendra ses idées, auxquelles
elle ne renonce pas.
Exclamations : Oh! oh! nous ferons
mieux de les dissoudre nous-mêmes !
...dans les cadres des statuts du Parti.
Exclamations : Encore des réserves ! Les cadres du Parti ne sont pas
en caoutchouc !
Je pense, camarades, que cela n'aboutira
à rien. Exclamations : C'est juste! — (Applaudissements
prolongés.)
Nous avons déjà, camarades, une certaine
expérience de ces déclarations (Applaudissements), nous avons
déjà l'expérience de deux déclarations...
Exclamations: C'est juste!
...du 16 octobre 1926 et du 8 août 1927.
A quoi cette expérience a-t-elle abouti ? Sans avoir aucunement
l'intention d'écrire une brochure intitulée les Deux Partis,
j'ose déclarer que cette expérience a conduit à des résultats tout à
fait négatifs.
Exclamations: C'est juste!
...à tromper deux fois le Parti, à
affaiblir la discipline dans le Parti. Quel droit l'opposition a-t-elle,
maintenant, d'exiger que le congrès d'un grand parti, le congrès du
parti de Lénine, la croie sur parole après cette expérience ?
Exclamations : Ce serait une bêtise!
On serait puni de lui avoir témoigné de la confiance !
On dit que l'opposition pose également la
question de la réintégration des exclus.
Exclamations : Ce ne sera pas ! Qu'ils
aillent dans le marais menchévik !
...Je pense, camarades, que cela non plus
ne se fera pas. (Applaudissements prolongés.)
Pourquoi le Parti a-t-il exclu Trotski et
Zinoviev ? Parce qu'ils sont les organisateurs de toute l'œuvre de
l'opposition
Exclamations: C'est juste!
...parce qu'ils ont pour but de briser
les lois du Parti ; parce que, dans leur orgueil, ils ont cru qu'on
n'oserait pas les toucher ; parce qu'ils ont voulu se créer une
situation privilégiée dans le Parti. Tolèrera-t-on, dans le Parti, des
grands seigneurs jouissant de privilèges et des paysans qui n'en ont pas
? Est-ce que nous, bolcheviks, qui avons extirpé la noblesse avec ses
racines, allons maintenant la rétablir dans notre parti ?
(Applaudissements.) Vous demandez : pourquoi avons-nous exclu
Trotski et Zinoviev du Parti? Parce que nous ne voulons pas avoir une
caste aristocratique dans le Parti. Parce que les lois sont les mêmes
pour tous dans le Parti et que tous les membres du Parti ont les mêmes
droits.
Exclamations : C'est juste! —
(Applaudissements prolongés.)
Si l'opposition veut rester dans le
Parti, qu'elle se soumette à la volonté du Parti, à ses lois, à ses
instructions, sans réserve et sans équivoque. Si elle ne le veut pas,
qu'elle s'en aille là où elle pourra être plus à son aise.
Exclamations : C'est juste! -—
(Applaudissements.)
Nous ne voulons pas de lois spéciales
avantageuses pour l'opposition ; nous n'en voulons et n'en créerons pas.
(Applaudissements.)
On demande quelles sont les conditions.
Il n'y en a qu'une : l'opposition doit désarmer entièrement et
complètement tant sous le rapport de l'idéologie que de l'organisation.
Exclamations : C'est juste! —
(Applaudissements prolongés.)
Elle doit renoncer à ses conceptions
antibolchéviks, ouvertement et honnêtement, devant le monde entier.
Exclamations : C'est juste! —
(Applaudissements prolongés.)
Elle doit condamner ouvertement et
honnêtement, devant le monde entier, les erreurs qu'elle a commises, ses
erreurs devenues un crime contre le Parti. Elle doit nous livrer toutes
ses cellules pour que le Parti puisse les dissoudre toutes sans
exception.
Exclamations : C'est juste! —
(Applaudissements prolongés.)
Qu'ils fassent ainsi ou s'en aillent du
Parti. Et s'ils ne s'en vont pas, nous les mettrons dehors.
Exclamations : C'est juste! —
(Applaudissements prolongés.)
Voilà comment se pose, camarades, la
question de l'opposition. |
|
Staline - Oeuvres - Tome V
(Editions
Sociales, 1955, p. 14-23 et 312-316) |
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Nos divergences.
Nos divergences sur
les syndicats ne portent pas sur notre jugement de principe à leur
égard. Les points bien connus de notre programme qui traitent du rôle de
ces organisations, points fréquemment cités par Trotski, et la
résolution du IXe Congrès du Parti sur les syndicats [Il
s'agit ici du programme du P.C. (b) R., adopté par le VIIIe
Congrès du Parti, section « Domaine économique », et de la résolution du
IXe Congrès du P.C. (b) R. sur « La question des syndicats et
de leur organisation ». (Voir les Résolutions et décisions des congrès,
conférences et sessions plénières du C.C. du P.C.U.S., 1re
partie, 1933, p. 421-424, 490-494.) (N.R.)]
restent (et resteront) en vigueur. Nul ne conteste que les syndicats et
les organismes économiques doivent s'imbriquer, et qu'ils s'imbriqueront
(« intégration »). Nul ne conteste que la phase actuelle, celle de la
renaissance économique du pays, dicte la transformation graduelle de nos
syndicats de l'industrie, — qui, pour le moment, ne sont tels qu'en
paroles, — en syndicats méritant véritablement ce nom et capables de
remettre sur pied les principales branches de notre industrie. Bref, nos
divergences ne sont pas des divergences de principe.
Elles ne portent pas
davantage sur la nécessité de la discipline du travail, dans les
syndicats comme dans la classe ouvrière en général. Dire qu'une fraction
de notre Parti laisse aux masses « la bride sur le cou » et les
abandonne au jeu des forces aveugles, est une sottise. Le rôle dirigeant
des éléments du Parti à l'intérieur des syndicats, comme celui des
syndicats à l'intérieur de la classe ouvrière, reste une vérité
incontestée.
Nos divergences
portent moins encore sur la composition des comités centraux des
syndicats et du Conseil central des syndicats de Russie au point de vue
de la qualité. Chacun s'accorde à reconnaître que la composition de ces
organismes est loin d'être parfaite; que les syndicats ont beaucoup
souffert d'une série de mesures de mobilisation, militaires et autres ;
qu'il faut leur rendre leurs vieux militants et leur affecter des cadres
nouveaux, leur fournir des moyens techniques, etc.
Non, ce n'est pas là
que résident nos divergences.
I - DEUX METHODES
POUR ABORDER LES MASSES OUVRIERES.
Nos divergences
portent sur les moyens de renforcer la discipline du travail dans
la classe ouvrière, sur les méthodes pour aborder les masses
ouvrières entraînées dans l'œuvre de relèvement de l'industrie, sur
les voies à suivre pour transformer les syndicats débiles
d'aujourd'hui en syndicats puissants, qui soient réellement des
organisations d'industries, capables d'assurer la renaissance de notre
industrie.
Il existe deux
méthodes : celle de la contrainte (méthode militaire) et celle de
la persuasion (méthode syndicale). La première n'exclut nullement
le recours à la persuasion, mais en ce cas la persuasion est subordonnée
aux exigences de la méthode de contrainte et ne constitue pour elle
qu'un moyen subsidiaire. La seconde méthode, à son tour, n'exclut pas le
recours à la contrainte, mais en ce cas la contrainte est subordonnée
aux exigences de la méthode de persuasion et ne constitue pour elle
qu'un moyen subsidiaire. Il n'est pas plus permis de confondre ces deux
méthodes que de mettre dans le même sac l'armée et la classe ouvrière.
Un groupe de
militants du Parti, Trotski en tête, enivrés par les succès des méthodes
militaires dans le milieu spécial de l'armée, croient possible et
nécessaire de transplanter ces méthodes dans le milieu ouvrier, dans les
syndicats, pour obtenir les mêmes succès en ce qui concerne le
renforcement des syndicats, la renaissance de l'industrie. Mais ils
oublient que l'armée et la classe ouvrière sont deux milieux différents,
qu'une méthode qui convient à l'armée peut ne pas
convenir, être nuisible à la classe ouvrière et à ses syndicats.
L'armée ne représente
pas une grandeur homogène ; elle se compose essentiellement de deux
groupes sociaux : les paysans et les ouvriers, et le premier facteur est
un multiple du second. Quand il a fixé la nécessité de recourir dans
l'armée surtout aux méthodes de contrainte, le VIIIe Congrès
du Parti [Sur le VIIIe
Congrès du P.C. (b) R. et ses décisions relatives aux questions
militaires et autres, voir l'Histoire du P.C. (b) de l'U.R.S.S. (édition
française, Moscou, p. 328-333), et aussi les Résolutions et décisions
des congrès, conférences et sessions plénières du Comité central du
P.C.U.S., Ire partie, 1953, p. 407-455. Staline est intervenu
au VIIIe Congrès du P.C. (b) R. sur les questions militaires
(voir Œuvres, tome IV, p. 221-222) et il a participé aux travaux de la
commission militaire instituée par le congrès pour rédiger la résolution
sur ces problèmes.
(N.R.)] s'est fondé sur le
fait que l'armée se compose surtout de paysans, et que les paysans
n'iront pas combattre pour le socialisme; par conséquent, on pouvait et
il fallait les faire combattre pour le socialisme par des méthodes de
contrainte. De là des moyens d'action purement militaires, comme
l'organisation des commissaires et des sections politiques, les
tribunaux révolutionnaires, les punitions disciplinaires, la nomination
de tous les gradés, etc.
Contrairement à
l'armée, la classe ouvrière est un milieu social homogène, prédisposé au
socialisme en raison de sa situation économique, perméable à la
propagande communiste, disposé de lui-même à s'organiser en syndicats et
constituant pour toutes ces raisons la base, le cœur de l'Etat
soviétique. Par suite, rien d'étonnant à ce que le recours surtout aux
méthodes de persuasion serve de base à l'activité pratique de nos
syndicats d'industrie. De là des méthodes d'action purement syndicales,
comme l'explication, l'éducation de masse, le développement de
l'initiative et de l'action propre des masses ouvrières, l'élection des
dirigeants, etc.
La faute de Trotski
consiste à sous-estimer les différences qui existent entre l'armée et la
classe ouvrière, à mettre sur le même plan les organisations militaires
et les syndicats, à essayer, par inertie sans doute, d'emprunter à
l'armée les méthodes militaires de l'armée pour les appliquer aux
syndicats, à la classe ouvrière.
Opposer purement et simplement,
lisons-nous dans l’un des documents de Trotski, les méthodes
militaires (commandement, punition) aux méthodes
syndicales (explication, éducation, initiative), c'est manifester des
préjugés kautskistes, menchéviks et socialistes-révolutionnaires... Le
fait même d'opposer l'organisation du travail et celle de l'armée dans
un Etat ouvrier constitue une capitulation honteuse devant le
kautskisme.
Ainsi parle Trotski.
Abstraction faite de
l'inutile verbiage sur le « kautskisme », le « menchévisme », etc., il
est clair que Trotski n'a pas compris les différences qui existent entre
l'organisation ouvrière et celle de l'armée ; il n'a pas compris qu'en,
un moment où la guerre a pris fin et où l'industrie se relève, il
est nécessaire, inévitable, d'opposer les méthodes militaires aux
méthodes démocratiques (syndicales) et que partant, l'introduction des
méthodes militaires dans les syndicats est erronée, nuisible.
Cette incompréhension
s'exprime dans les récentes brochures polémiques de Trotski sur les
syndicats.
C'est elle qui est à
l'origine des fautes de Trotski.
II - DEMOCRAT1SME
CONSCIENT ET « DEMOCRATISME » IMPOSE.
D'aucuns pensent que
tous les propos sur le démocratisme dans les syndicats ne sont qu'une
déclamation vaine, une mode qui s'explique par certains faits de la vie
intérieure du Parti, qu'avec le temps ce « bavardage » sur le
démocratisme finira par lasser et que l'on en reviendra aux « vieux
usages ».
D'autres estiment que
le démocratisme dans les syndicats est au fond une concession, une
concession forcée aux exigences des ouvriers, qu'il s'agit là de
diplomatie plutôt que de quelque chose de réel et de sincère.
Il va sans dire que
les deux sortes de camarades se trompent profondément. Le démocratisme
dans les syndicats, c'est-à-dire ce que l'on est convenu d'appeler « les
méthodes normales de démocratie prolétarienne à l'intérieur des
syndicats », est le démocratisme conscient inhérent aux organisations
ouvrières de masse ; il suppose la conscience de la nécessité et
de l'utilité du recours régulier aux méthodes de persuasion à l'égard
des millions d'ouvriers organisés dans les syndicats. Sans cette
conscience, le démocratisme devient un mot vide de sens.
Tant que la guerre et
le danger étaient à nos portes, les appels à l' « aide pour le
front », lancés par nos organisations, rencontraient chez les ouvriers
un vibrant écho : le péril n'était que trop tangible, le péril prenait
l'aspect parfaitement concret et évident pour tous des armées de
Koltchak, de Ioudénitch, de Dénikine, de Pilsudski, de Wrangel, qui, à
mesure qu'elles avançaient, rétablissaient le pouvoir des grands
propriétaires fonciers et des capitalistes. Il n'était pas difficile
alors de mettre les masses en mouvement. Mais aujourd'hui que le péril
militaire est écarté et que le nouveau danger, le danger économique (la
ruine de l'économie), est loin d'être aussi tangible pour les niasses,
on ne saurait les mobiliser en se bornant à leur adresser des appels.
Certes, chacun est sensible au manque de pain et de tissus ; mais,
d'abord, les gens se débrouillent et ils se procurent ces articles d'une
manière ou de l'autre, si bien que le danger de manquer de pain et de
marchandises est loin de stimuler les masses comme le danger militaire
le faisait; ensuite, nul n'ira prétendre que le danger économique
(manque de locomotives, de machines agricoles, d'usines textiles et
d'usines métallurgiques, d'équipement pour les centrales électriques,
etc.) apparaisse aussi clairement à la conscience des masses que naguère
le danger militaire. Pour entraîner des millions d'ouvriers à la lutte
contre la ruine de l'économie, il est indispensable de développer
l'initiative, la conscience, l'action propre des larges masses ; il est
indispensable de les convaincre, à l'aide de faits concrets, que
la ruine de l'économie constitue un péril aussi réel, aussi mortel que
l'était, hier encore, le danger militaire ; il est indispensable
d'entraîner des millions d'ouvriers à l'œuvre de relèvement de la
production par l'intermédiaire de syndicats démocratiquement organisés.
Ainsi seulement toute la classe ouvrière prendra vraiment à coeur la
lutte des organismes économiques contre la ruine. Sinon, impossible de
remporter la victoire sur le front économique.
Bref, le démocratisme
conscient, la méthode de démocratie prolétarienne à l'intérieur des
syndicats est la seule méthode qui convienne aux syndicats d'industrie.
Or, le « démocratisme
» imposé n'a rien de commun avec ce démocratisme-là.
Quand on lit la
brochure de Trotski Le Rôle et les tâches des syndicats, on
pourrait croire qu'au fond, Trotski est, « lui aussi », pour la méthode
« démocratique ». C'est pourquoi certains camarades estiment que nos
divergences ne portent pas sur la question des méthodes de travail des
syndicats. Mais cette opinion est absolument fausse. Car le «
démocratisme » de Trotski est un « démocratisme » imposé, bâtard,
sans principes, et comme tel, il n'est qu'un complément de la méthode
bureaucratico-militaire, qui ne convient point aux syndicats.
Jugez-en vous-mêmes.
Dans les premiers
jours de novembre 1920, le Comité central adopte une décision, et la
fraction communiste de la Ve Conférence des syndicats de
Russie fait voter une résolution, disant qu'
il est nécessaire de combattre de
la manière la plus énergique et la plus méthodique la dégénérescence du
centralisme et des formes de travail militarisées en bureaucratisme, en
arbitraire, en procédés de ronds-de-cuir, en tutelle tatillonne sur les
syndicats... Pour le Tsektran également (Comité de la Fédération des
ouvriers des transports, dirigé par Trotski), l'ère des méthodes
spécifiques d'administration en vue desquelles a été créé le
Glavpolitpout [Direction
politique principale du Commissariat du peuple des Voies de
communications. (N.T.)] et qui
étaient dues à des conditions particulières, touche à sa fin.
En conséquence, la
fraction communiste de la conférence
recommande au Tsektran
d'intensifier et de développer les méthodes normales de la démocratie
prolétarienne à l'intérieur du syndicat,
en lui faisant un
devoir de
prendre une part active au
travail d'ensemble du Conseil central des syndicats de Russie, dont il
fera partie au même titre que les autres groupements syndicaux (voir la
Pravda, n° 255).
Mais malgré cette
décision, Trotski et le Tsektran s'en sont tenus pendant tout le mois de
novembre à leur ancienne ligne de conduite, à moitié bureaucratique, à
moitié militaire, en s'appuyant, comme par le passé, sur le
Glavpolitpout et le Glavpolitvod. [Direction
politique principale des transports par eau. (N.T.)]
en s'efforçant de « secouer », de faire sauter le Conseil central des
syndicats, en défendant la position privilégiée du Tsektran parmi les
autres groupements syndicaux. Et qui plus est, dans une lettre « aux
membres du Bureau politique du Comité central » en date du 30
novembre, Trotski déclare « inopinément » que « le Glavpolitvod... ne
pourra en aucun cas être dissous avant deux ou trois mois au plus
tôt ». Et que voyons-nous ? Six jours plus tard (le 7 décembre), ce même
Trotski, non moins « inopinément », vote au Comité central
la suppression immédiate du
Glavpolitpout et du Glavpolitvod, dont le personnel et les ressources
doivent passer en totalité à l'organisation syndicale conformément aux
règles normales de la démocratie.
Il est au nombre des
huit membres du Comité central qui votent pour cette mesure, alors que
les sept autres estiment déjà insuffisante la suppression de ces
organismes et exigent, en plus, une modification de la composition
actuelle du Tsektran. Pour sauver la composition actuelle du Tsektran,
Trotski vote la suppression des directions politiques principales au
sein de celui-ci.
Quels sont donc les
changements intervenus dans ces six jours ? La conscience des cheminots
et des travailleurs des transports par eau a peut-être, en ces six
jours, réalisé des progrès tels que le Glavpolitpout et le Glavpolitvod
ont cessé de leur être indispensables ? Ou bien d'importants changements
se sont-ils produits au cours de cette courte période dans la situation
politique intérieure ou extérieure? Evidemment non. Il s'est produit
ceci que les travailleurs des transports par eau ont énergiquement exigé
du Tsektran la suppression des directions politiques principales et une
modification de sa propre composition, et que le groupe de Trotski, par
crainte d'un échec et par désir de conserver au moins l'ancienne
composition du Tsektran, s'est vu contraint de reculer, de faire des
concessions partielles, qui n'ont d'ailleurs satisfait personne. Tels
sont les faits.
Est-il besoin de
démontrer que ce « démocratisme » imposé, bâtard, sans principes, n'a
rien de commun avec les « méthodes normales de la démocratie
prolétarienne à l’intérieur des syndicats », que le Comité central du
Parti recommandait dès le début de novembre et qui sont si nécessaires à
la renaissance de nos syndicats d'industrie ?
Dans son discours de
clôture lors de la discussion qui s'est déroulée à la fraction
communiste du Congrès des Soviets [Il
s'agit ici de la réunion commune des fractions du P.C. (b) R. qui
existaient dans le VIIIe Congrès des Soviets, le Conseil
central des syndicats de la R.S.F.S.R. et le Conseil des syndicats de
Moscou-ville, réunion en date du 30 décembre 1920. (N.R.)],
Trotski a protesté contre l'intrusion de l'élément politique dans le
débat sur les syndicats, en affirmant que la politique n'avait rien à y
voir. Disons qu'ici Trotski fait entièrement erreur. Est-il besoin de
démontrer que dans un Etat ouvrier et paysan, aucune décision
importante, intéressant l'ensemble de l'Etat, surtout si elle concerne
directement la classe ouvrière, ne peut être appliquée sans exercer des
répercussions d'une façon ou de l'autre sur l'état politique du pays ?
Et en règle générale, n'est-il pas ridicule et peu sérieux de séparer la
politique de l'économie ? On ne saurait donc se dispenser de peser, au
préalable, chaque décision de ce genre du point de vue politique
également.
Jugez-en vous-mêmes.
On peut aujourd'hui
considérer comme démontré que les méthodes du Tsektran, dirigé par
Trotski, sont condamnées par la pratique même de cet organisme. C'est en
dirigeant le Tsektran et en agissant par son intermédiaire sur les
autres syndicats que Trotski entendait ranimer et faire revivre les
syndicats, entraîner les ouvriers an travail pour la renaissance de
l'industrie. A quoi a-t-il abouti en réalité ? A un conflit avec la
majorité des communistes à l'intérieur des syndicats, à un conflit entre
la majorité des syndicats et le Tsektran, à
une scission de fait au sein du Tsektran, à l'exaspération des ouvriers
syndiqués de la « base » contre les « commissaires ». En d'autres
termes, non seulement il n'y a pas eu renaissance des syndicats, mais le
Tsektran a commencé lui-même à se désagréger. Il est hors de doute que
si les méthodes du Tsektran étaient transposées dans les autres
syndicats, on aurait le même spectacle de conflits, de scission et de
désagrégation. Nous aboutirions au désarroi et à la scission de la
classe ouvrière.
Le parti politique de
la classe ouvrière peut-il négliger ces faits ? Peut-on affirmer qu'il
est indifférent à l'état politique de notre pays que nous ayons une
classe ouvrière étroitement groupée dans des syndicats uniques ou une
classe ouvrière divisée en groupes hostiles ? Peut-on dire, lorsqu'il
s'agit d'apprécier les méthodes à appliquer pour aborder les masses, que
le facteur politique ne doit jouer aucun rôle, que la politique n'a rien
à y voir ?
Il est clair que non.
La R.S.F.S.R. et les
républiques fédérées ont actuellement une population d'environ 140
millions d'habitants, dont 80 % sont des paysans. Pour gouverner un tel
pays, le pouvoir des Soviets doit inspirer une confiance solide à la
classe ouvrière, puisque c'est uniquement par l'intermédiaire de la
classe ouvrière et grâce à ses forces que l'on peut assurer la direction
du pays. Mais pour conserver et fortifier la confiance de la majorité
des ouvriers, il faut développer méthodiquement la conscience, l'action
propre, l'initiative de la classe ouvrière, l'éduquer méthodiquement
dans l'esprit du communisme en l'organisant en syndicats, en
l'entraînant à l'œuvre d'édification de l'économie communiste.
Il est évidemment
impossible d'accomplir cette tâche par des méthodes de contrainte, en «
secouant » les syndicats d'en haut, puisque de telles méthodes divisent
la classe ouvrière (voir le Tsektran !) et sèment la méfiance à l'égard
du pouvoir des Soviets. En outre, on conçoit aisément que, d'une façon
générale, les méthodes de contrainte ne sauraient développer la
conscience des masses et leur confiance dans le pouvoir des Soviets.
Il est clair que
c'est seulement « par les méthodes normales de la démocratie
prolétarienne à l'intérieur des syndicats », par les méthodes de
persuasion que l'on pourra arriver à grouper étroitement la classe
ouvrière, à développer son initiative et à
accroître sa confiance dans le pouvoir des Soviets, confiance si
nécessaire à l'heure actuelle pour entraîner le pays à la lutte contre
la ruine de l'économie.
La politique, vous le
voyez, plaide, elle aussi, en faveur des méthodes de persuasion.
5 janvier 1921.
Pravda [La Vérité],
n° 12, 19 janvier 1921.
Signé : J.
Staline. |
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A PROPOS DE LA LETTRE DE
TROTSKI.
La résolution du Comité central et de la
Commission centrale de contrôle sur la démocratie à l'intérieur du
Parti,
qui a été publiée le 7 décembre, avait
été adoptée à l'unanimité. Trotski l'a votée. On pouvait donc penser que
les membres du Comité central, y compris Trotski, présenteraient un
front unique pour appeler les adhérents du Parti à accorder un soutien
unanime au Comité central et à sa résolution. Or, cette supposition ne
s'est pas confirmée. Il y a quelques jours, Trotski a adressé aux
conférences du Parti une lettre qui ne peut être interprétée que comme
une tentative d'affaiblir la volonté d'unité des membres du Parti dans
l'appui qu'ils accordent au Comité central et à sa position.
Jugez-en vous-mêmes.
En évoquant le bureaucratisme de
l'appareil du Parti et le danger d'une dégénérescence de la vieille
garde, c'est-à-dire du noyau fondamental, léniniste, de notre Parti,
Trotski écrit :
On
a plus d'une fois observé dans l'histoire une dégénérescence de la «
vieille garde ». Prenons l'exemple historique le plus récent et le plus
frappant : celui des chefs et des partis de la IIe
Internationale. Nous savons, en effet, que Wilhelm Liebknecht, Bebel,
Singer, Victor Adler, Kautsky, Bernstein, Lafargue, Guesde et d'autres
avaient été les disciples immédiats, directs de Marx et d'Engels. Nous
savons cependant que tous ces chefs, — les uns en partie, les autres
entièrement, — ont dégénéré et versé dans l'opportunisme... Nous devons
dire, nous, les « vieux », que notre génération, qui joue naturellement
le rôle dirigeant dans le Parti, n'offre en soi aucune garantie contre
un affaiblissement progressif et insensible de l'esprit prolétarien et
révolutionnaire, si l'on admet que le Parti va tolérer une accentuation
et une stabilisation des méthodes de politique propres à un appareil
bureaucratique, qui font de la jeune génération un objet d'éducation
passif et créent inévitablement un fossé entre l'appareil et la masse,
entre les vieux et les jeunes... La jeunesse est le meilleur baromètre
du Parti ; c'est elle qui réagit avec le plus de vigueur au
bureaucratisme du Parti... Il faut que la jeunesse emporte de haute
lutte des formules révolutionnaires...
Je dois, en premier lieu, dissiper une
équivoque possible. Trotski, ainsi qu'il ressort de sa lettre, se range
dans la vieille garde bolchévik, et il se déclare ainsi prêt à prendre
sa part des reproches qui peuvent éventuellement être adressés à la
vieille garde, si en effet elle s'engage dans la voie de la
dégénérescence. Il faut reconnaître que cet empressement à se sacrifier
est sans nul doute un trait de noblesse. Mais je dois défendre Trotski
contre lui-même, car, pour des raisons bien compréhensibles, il ne peut
ni ne doit assumer la responsabilité d'une éventuelle dégénérescence des
cadres principaux de la vieille garde bolchévik. Le sacrifice est,
certes, une belle chose ; mais est-il nécessaire aux vieux bolchéviks ?
Je ne le crois pas.
En second lieu, on comprend mal qu'on
puisse mettre sur le même pied des opportunistes et des menchéviks comme
Bernstein, Adler, Kautsky, Guesde et autres, et la vieille garde
bolchévik, qui s'est toujours battue et qui, je l'espère, se battra
toujours avec honneur contre l'opportunisme, contre les menchéviks,
contre la IIe Internationale. Par quoi s'expliquent ce
méli-mélo, cette confusion, à qui peuvent-ils servir, si l'on ne veut
voir que les intérêts du Parti, sans se laisser guider par des
considérations accessoires dont le but n'est nullement de défendre la
vieille garde ? Comment comprendre ces allusions à l'opportunisme,
lorsqu'il s'agit des vieux bolchéviks qui ont grandi dans la lutte
contre l'opportunisme ?
En troisième lieu, je suis loin de penser
que les vieux bolchéviks sont absolument garantis contre le danger de
dégénérescence, pas plus que je n'ai de raison d'affirmer que nous
sommes absolument garantis, par exemple, contre les tremblements de
terre. On peut et on doit admettre qu'il y a là un danger éventuel.
Mais cela signifie-t-il que ce danger soit réel, menaçant ?
Je ne le crois pas. D'ailleurs, Trotski lui-même n'a apporté aucune
preuve du caractère réel du danger de dégénérescence. Et pourtant il
existe au sein de notre Parti des éléments d'où peut effectivement
provenir le danger d'une dégénérescence atteignant certains secteurs de
notre Parti. Je veux parler de cette portion des menchéviks qui est
entrée à contre-cœur dans notre Parti et ne s'est pas encore
débarrassée de ses vieilles habitudes opportunistes. Voici ce que le
camarade Lénine écrivait à propos de ces menchéviks et de ce danger lors
de l'épuration de notre Parti :
Tout opportuniste se distingue par sa faculté d'adaptation... et les
menchéviks, en tant qu'opportunistes, s'adaptent pour ainsi dire « par
principe » à la tendance qui domine chez les ouvriers; ils prennent une
couleur protectrice, tel le lièvre qui devient blanc en hiver. Cette
particularité des menchéviks, il faut la connaître et en tenir compte.
Et en tenir compte, cela signifie épurer le Parti d'environ 99 % des
menchéviks qui ont adhéré au P.C.R. après 1918, c'est-à-dire lorsque la
victoire des bolchéviks a commencé à devenir d'abord probable, puis
certaine (voir t. XXVII, p. 13).
Comment a-t-il pu se faire que Trotski,
perdant de vue ce danger et d'autres analogues, qui sont parfaitement
réels, ait mis au premier plan un danger éventuel, celui d'une
dégénérescence de la vieille garde bolchévik ? Comment peut-on fermer
les yeux sur un danger réel et mettre au premier plan un danger, à
proprement parler, éventuel, inexistant, si l'on ne veut voir que
l'intérêt du Parti, sans chercher à saper l'autorité de la majorité du
Comité central, qui représente le noyau dirigeant de la vieille garde
bolchevik ? N'est-il pas clair que de telles façons d'« aborder » la
question ne font qu'apporter de l'eau au moulin de l'opposition ?
En quatrième lieu, pourquoi Trotski
a-t-il ainsi opposé les « vieux » qui peuvent dégénérer, à la
jeunesse qui est « le meilleur baromètre » du Parti, et la « vieille
garde » qui peut se bureaucratiser, à la « jeune garde » qui doit «
emporter de haute lutte des formules révolutionnaires » ? Pourquoi cette
opposition, à quoi répond-elle ? La jeunesse et la vieille garde
n'ont-elles pas toujours fait front unique contre les ennemis du dedans
et du dehors ? L'unité des « vieux » et des « jeunes » n'est-elle pas la
force principale de notre révolution ? Pourquoi cette tentative de
déconsidérer la vieille garde et de flatter démagogiquement la jeunesse
afin d'ouvrir, puis d'élargir une fissure entre ces deux détachements
principaux de notre Parti ? A qui cela peut-il servir, si l'on ne veut
voir que l'intérêt du Parti, son unité, sa cohésion, sans chercher à
ébranler cette unité au profit de l'opposition ?
Est-ce ainsi que l'on défend le
Comité central et sa résolution sur la démocratie à l'intérieur du
Parti, résolution adoptée, de surcroît, à l'unanimité ?
Il est du reste bien évident que Trotski
ne s'est pas proposé cet objectif lorsqu'il a adressé sa lettre aux
conférences du Parti. Manifestement, son intention était autre : fournir
un appui diplomatique à l'opposition dans sa lutte contre le Comité
central du Parti, tout en prétendant défendre la résolution du Comité
central.
C'est ce qui explique, à proprement
parler, la duplicité dont la lettre de Trotski est empreinte.
Trotski fait bloc avec les centralistes
démocratiques et une partie des communistes « de gauche » : tel est le
sens politique de sa lettre.
Pravda [La Vérité], n° 285, 15 décembre 1923.
Signé : J. Staline. |
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